Jouets, stéréotypes, norme et normativité : quand le jeu libre ne l’est plus tout à fait. (Stéréotypes / stigmatisations)

Sans titre

par Cécile Thoulen, psychologue spécialiste en science et techniques du jeu

Joue ! Tel semble être l’impératif actuel. Etrange pour une activité qui se définit  par son libre choix… (Bibliographie, (1), p. 42) Mais passons outre cette petite contradiction pour se concentrer sur les raisons de cet engouement. S’il est certainement en rapport avec le budget consacrable aux cadeaux pour les enfants (275€/enfant par an : un producteur peut difficilement ignorer une manne aussi providentielle), il l’est également avec une conscience accrue des bénéfices, humains et cognitifs cette fois-ci que le jeu apporte. Du site de Fisher-Price à la campagne de sensibilisation “Jeu t’Aime”, les éloges dithyrambiques ne manquent pas pour décrire les multiples bienfaits du jeu, qui permettrait à nos chères têtes (blondes ?) d’avoir à la fois la tête bien faite et bien pleine.
Or, si le jeu est multi-formateur, il faut également rester vigilant sur le fait qu’il ne soit pas déformant…

Je vous propose ici une petite virée au cœur du :

triangle=> jeu libre

=> plus précisément : du jeu symbolique

=> encore plus précisément : de celui de mise en scène

=> encore et toujours plus précisément aux jouets servant ces mises en scène, j’ai nommé les 2 ténors du marché : Playmobil (29,5 % de part du marché du jouet en 2005) et Mattel (14,5% de part du marché du jouet en 2005).

Alors, tout d’abord, pour se mettre en appétit, quelques petites définitions :

– jeu libre : “activité spontanée, sans règle préétablie, exécutée pour le plaisir et non dirigée par les adultes” (Webographie (a))

– jeu symbolique : “Jeu permettant de faire semblant, d’imiter les objets et les autres, de jouer des rôles, créer des scénarios et représenter la réalité au moyen d’images ou de symboles. “ (Bibliographie (2), p. 54)

– jeu de mise en scène : “Jeu de faire-semblant dans lequel le joueur est le metteur en scène. Il réalise des scénarios élaborés dans le but de reproduire des thèmes particuliers, des scènes précises, des événements, des métiers, etc. Ces formes de jeux exigent de pouvoir mettre en scène les accessoires pertinents au contexte ou à la situation représentée. “ (Bibliographie (2), p. 58)

Pourquoi une virée dans ces contrées ? Parce qu’à défaut d’être inexplorées, on a toujours tendance à les considérer comme vierges. A tort… l’enfant, quand il joue librement, le fait à partir d’un matériel. Plus celui-ci est figuratif, moins l’enfant sera libre de lui donner vie de la manière exacte qu’il lui plaira. Si Colas Duflo parlait du jeu comme d’un espace de léga-liberté (invention d’une liberté dans et par une légalité) (Bibliographie (3), p .102), on pourrait parler du jeu libre comme d’un espace de matérialo-créativité (créativité dans et par un matériel de base)

1. Barbie et le rêve rose :

A quoi rêvent les Barbies ?

“Avec Barbie, les petites filles imaginent tout ce qu’elles veulent”, annonce fièrement la page de garde du site de Mattel. Déjà, le ton est donné, jeu libre peut-être, mais pas pour n’importe qui… Ne soyons pas hypocrite, nous savions déjà que Barbie ne s’adressait pas en priorité aux garçons mais là, ils sont carrément refoulés (avec le sourire) dès l’entrée par ces quatre videuses à la pointe de la mode Girly. N’en déplaise à l’auteur de « I love Ken, Ma Vie de Boyfriend idéal », accumulateur émérite de Ken’s, non, les collectionner ne semble pas à ce point être « un truc de mec ». Et Ken semble d’ailleurs être davantage le jouet de Barbie que de quelqu’un d’autre (d’ailleurs, dans ce livre fascinant, Ken nous livre le secret de sa réussite de couple : “Je n’ai pas besoin de faire grand-chose. Je me laisse simplement guider et je la rends heureuse”, Bibliographie ((4),p. 124 ): un vrai homme objet)
Quant à imaginer tout ce que les filles voudraient…  c’est vrai qu’en termes de carrière, l’éventail proposé est assez large… ballerine, astronaute, ingénieure en informatique, coach de football… tout semble effectivement permis. Elle s’est même essayée à la candidature à la présidence américaine (dans le but de militer contre les discriminations  hommes-femmes et inciter celles-ci à tenter des carrières politiques). Et pour l’occasion, il est précisé qu’elle pourra même se tenir sur ses jambes sans l’aide d’un stand, ça en jette… Reste à savoir ce qu’elle ferait, une fois installée à la Présidence… (Une fois n’est pas coutume, pieuse pensée pour Michel Sardou…)

Et si elle arrive à ce genre de postes haut-placés, c’est parce que de longues études ne la rebutent pas, la preuve :

Barbie_Colorado_Tennessee

Bref… la route est encore longue (et vraisemblablement douloureuse) avant de pouvoir rêver sans aucune barrière à de nouveaux horizons avec ce matériel de base…

Barbie : une plastique de rêve ?

Le débat est houleux… Est-elle une incitation vivante (euh non, plastique) à l’anorexie ? Doit-on la mettre aux normes ? C’est la question que s’est posée Nickolay Lamm qui a créé Lammily (et son slogan « Average is beautiful »), basée sur les mensurations moyennes d’une Américaine de 19 ans….. et les réactions des clans « pour » et « contre » ne se sont pas fait attendre…  de ceux qui se réjouissent de la fin des complexes des petites filles à ceux qui déplorent qu’elles n’aient plus le droit au rêve en passant par ceux qui trouvent Barbie plus réaliste que sa consoeur…. La plus belle des ruses de Barbie aurait-elle été de nous persuader qu’elle avait des mensurations dans la norme ? (Rappelons que celles-ci ne lui permettraient dans la vraie vie ni de marcher sur ses deux jambes, ni de redresser la tête, ni même de contenir ses organes).

La question soulevée par Lammily est « Le normal fait-il rêver ? » (Après tout, il a bien réussi à s’imposer comme slogan présidentiel). Quoi qu’il en soit, et sans prendre parti avant que des preuves probantes ne soient apportées du lien indéfectible de l’un à l’autre, il serait bon de se poser la question suivante : faut-il préserver le rêve pré-formaté des petites filles ou chercher à ce que les plus grandes puissent encore dormir sur leurs deux oreilles ?

2. Playmobil et le rêve bleu

Playmobil, un monde pas si rose que ça…

Bleu, vous avez dit bleu ? Playmobil serait-il destiné aux garçons, comme Barbie l’est aux filles ? Il est vrai que les femmes n’apparaissent qu’en 1976(1), soit deux ans après que les premiers Playmobils aient foulé les tapis de jeux des enfants. Il est également vrai que celles-ci restent minoritaires dans les personnages (une étude des années 76, 84, 94, 2004 et 2014 montre que leur taux de présence oscille entre 16% et 43%). Mais, une question à creuser serait de savoir si Playmobil était plus ségrégant pour les femmes lorsqu’il n’était que bleu, ou s’il l’est encore davantage depuis qu’il a introduit le rose. En effet, depuis l’année 1989, des univers de cette couleur sont apparus, de la collection « 1900 » à la collection « Princesse » en passant par la sous-collection « City Life Shopping » d’où les hommes sont totalement absents (mis à part le marchand de glaces qui semble s’y être égaré). Un sujet qui mériterait d’être étudié plus en profondeur…

(1) A noter que les personnages « de couleur » n’apparaissent, eux, qu’en 1978, et les enfants, en 1981.

Le chant des ouvriers

Dans le domaine plus largement social, saviez-vous que, durant les trois premières années de commercialisation de Playmobil, les ouvriers, fers de lance de la marque étaient vendus avec en moyenne 1,6 bouteille d’alcool (en plastique, bien-sûr, il ne faut pas exagérer) ? Dans le catalogue de 1976, sur huit images qui mettent en scène des ouvriers, trois d’entre elles les présentent en train de picoler ou de transporter des bouteilles. Ceci est-il à mettre en rapport avec la petite histoire muette qui nous y est présentée et qui s’appelle « La Chute »

Auprès de ma blonde

Retour du côté des femmes pour enquêter sur une dernière statistique interpellante : le taux de blondes au sein de la population féminine, qui varie de 3% à 50% au cours des années 76, 84, 94, 2004 & 2014. Quand on sait que le taux de blonds en Allemagne est compris entre 20 et 49 % (Plus on est au Nord, plus ce taux augmente) et que Zirndorf (Mère-Patrie du Playmobil) est situé bien au sud de celle-ci, les taux de présence de la blondeur parmi la population féminine Playmobil ne paraissent pas anodins, qu’ils soient en dessous ou au dessus de la moyenne, surtout qu’ils ne collent pas du tout au taux d’hommes blonds. Et d’autant plus enfin que le taux de blondes en question dépend fort du type de collections. Dans le catalogue 2014, par exemple, selon celles-ci, ce taux varie de 20% à 100%.

Il est à noter que les cinq collections dans lesquelles elles sont les plus présentes sont celles-ci :

  • Collection « Chevaliers » : 100%
  • Collection « 1, 2, 3 » : 81%
  • Collection « Figures » : 75%
  • Collection « Œufs » : 67%
  • Collection « Princesse » : 67%

Bref, et mise à part la collection « 1, 2, 3 », là on l’on trouve des princesses, on trouve « de la Blonde ». Une étude approfondie de la collection « Special Plus » (où des personnages spéciaux (qui peuvent ne pas être en congruence avec les collections du moment) sont vendus séparément avec bon nombre d’accessoires) au cours des années 1994, 1999, 2004, 2009 et 2014 montre que ce taux y atteint même la valeur de 74%. Quand on sait que la blondeur est mythologiquement liée à l’enfance, la pureté et l’innocence, ça laisse rêveur sur les qualités attendues d’une femme Playmobil.

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Retour théorique : Stéréotypes-normes et normativité

Si je me suis acharnée ici à parler « pourcentages », ce n’est certainement pas pour taper sur les blondes (d’autant qu’une nouvelle étude approfondie montrerait sans doute que les Playmobils hommes sont, eux, victimes du « brun ténébreux » qui semble à première vue sur-représenté) mais c’est pour séparer trois concepts essentiels : stéréotype, norme et normativité.

Voici donc, à nouveau, quelques petites définitions :

– Stéréotype : « image préconçue d’un sujet dans un cadre de référence donné, telle qu’elle y est habituellement admise et véhiculée. (…) Les stéréotypes qui ne sont pas nécessairement négatifs, ont pour fonction de rendre l’environnement complexe dans lequel on vit plus compréhensible et prévisible. (…) Grâce à leurs aspects cognitifs, les stéréotypes s’avèrent très utiles puisqu’ils aident à mettre de l’ordre et de la cohérence dans notre univers social, qui autrement serait passablement chaotique. » (Webographie, (b))

– Norme : « (…) désigne un état habituellement répandu, moyen (…). » (c)

– Normatif : « Qui fixe, prescrit une norme, émet des jugements de valeur. » (d)

Rappelons que cet article est dédié aux jeux de mise en scène, c’est-à-dire un univers où les stéréotypes sont logiquement au rendez-vous, leur fonction intime étant d’aider à représenter le monde, il est logique que l’enfant les manie dans différentes mises en scène. Jusque-là, donc, on peut estimer qu’il n’y a pas de problème.

Mais sur quoi est basé un stéréotype ?

– Le plus souvent, sur une norme, ce qui ne veut pas dire que le stéréotype est applicable à tous au sein d’une catégorie. La force d’un stéréotype est de simplifier la vie, mais il faut faire attention à ce qu’il ne la fige pas, sinon, il devient nuisance à la bonne compréhension du monde et à l’établissement de saines relations aux autres.

– Parfois, le stéréotype n’est pas basé sur une norme, c’est là qu’il faut faire d’autant plus attention, car il y a beaucoup de chance dès lors qu’il soit lié non pas à une prépondérance statistique mais à un jugement de valeur, on est alors dans le « normatif », dans une réalité déformée qu’on essaie de nous imposer comme la norme. Ne soyons pas tout à fait paranoïaques, quand je dis « qu’on essaie de nous imposer », ce n’est pas toujours conscient mais si l’on prête attention aux réalités « normées », on verra que ce sont les idéaux des classes dominantes qui sont prépondérantes. Et ces idéaux peuvent faire du mal… du héros masculin hyper viril et la plupart du temps brun à la princesse blonde qui sera forcément au moins mince, policée et maquillée en passant par l’ouvrier de la poche duquel tous les petits enfants élevés aux Playmobils (dans les années 70, car actuellement, cette fâcheuse tendance a heureusement disparu) s’attendaient à voir dépasser une bouteille de bière.

Pour conclure :

Mon intention, en écrivant cet article n’est absolument pas de faire un appel au boycott de telle ou telle marque de jouets, mais un appel à la vigilance. Car savoir reconnaître un stéréotype ou une réalité « normée », c’est s’offrir la possibilité de jouer avec et de déjà commencer à s’en affranchir. Ranger sa chambre, oui d’accord, mais dé-compartimenter ses tiroirs…, customiser(2), permettre à la princesse de jouer dans le tractopelle et au cowboy solitaire de boire un bon verre de thé en se brossant (ou pas) les cheveux… voilà mon injonction à moi…

(2) Il est à noter que Playmobil, dans sa collection « Figures », propose depuis quelques années maintenant de combiner les jambes, torses, bras, têtes et cheveux au gré de notre fantaisie. Tel que présenté : intra-hommes et intra-femmes mais là encore, rien ne vous oblige à respecter les choses telles qu’elles vous sont présentées.

Auteur

Cécile Thoulen,

psychologue spécialiste en science et techniques du jeu

 

Ressources :

Bibliographie :

– Les jeux et les hommes : Le masque et le vertige, Roger Caillois, Editions Gallimard, 1967 (1)

– Le système ESAR : Guide d’analyse, de classification et d’organisation d’une collection de jeux et jouets, Denise Garon, avec la collaboration de Rolande Filion et de Robert Chiasson, Editions du Cercle de la Librairie, 2002 (2)

– Autre Temps. Cahiers d’éthique sociale et politique, année 1998, Volume 58 (3)

– Playmobil Collector, Axel Hennel, Fantasia Verlag GmbH, Dreieich 2009

– Dînette dans le tractopelle, Christos & Mélanie Grandgirard, Talents Hauts, 2009

– I love Ken – Ma vie de boyfriend idéal, Jef Beck, Chronique (Editions), 2011 (4)

Webographie:

Sur le jeu libre :

-http://plus.lapresse.ca/screens/4e11-84f0-52c2f1fe-a7d2-43bcac1c606d|~1pmvIC36IS9, 03/08/2014 (a))

-http://www.rencontresludiques.org/index.php/le-jeu-libre-en-formation-d-animateur, 03/08/2014

– naitreetgrandir.com/fr/etape/1_3_ans/jeux/fiche.aspx?doc=bg-naitre-grandir-jeu-libre, 03/08/2014

Sur l’importance du jeu :

-http://www.fisher-price.com/fr_FR/playtime/joyoflearning/index.html, 03/08/2014

-http://yapaka.be/texte/pourquoi-jouer-en-famille-est-il-indispensable

Sur le marché du jouet :

-http://fr.wikipedia.org/wiki/March%C3%A9_du_jouet 03/08/2014

Sur Barbie :

-http://www.lesjouetsmattel.fr/barbie, 03/08/2014

-http://www.manbehindthedoll.com/ABOUTME.htm, 03/08/2014

-http://alexinthecom.wordpress.com/2012/04/16/barbie-presidente/, 03/08/2014

-http://barbieodyssee.e-monsite.com/pages/articles/les-metiers-de-barbie.html, 03/08/2014

-http://www.ebay.com/itm/Mattel-University-Barbie-Tennessee-Cheerleader-Doll-/181353608794?pt=LH_DefaultDomain_0&hash=item2a3984765a, 03/08/2014

-http://www.ebay.com/itm/University-of-Florida-Cheerleader-Blonde-1996-Barbie-Doll-/201143240021?pt=LH_DefaultDomain_0&hash=item2ed5124555, 03/08/2014

-http://www.paranormal-fr.net/forum/viewtopic.php?f=22&t=24821, 03/08/2014

-http://en.wikipedia.org/wiki/Barbie%27s_careers, 03/08/2014

-http://tpebarbie.canalblog.com/, 03/08/2014

-http://shop.mattel.com/family/index.jsp?page=2&categoryId=41660376, 03/08/2014

-http://www.reso-off.fr/fr/barbie?showall=1, 03/08/2014

-http://phenomenebarbie.e-monsite.com/pages/dossier/iii-barbie-les-parents-la-societe.html, 03/08/2014

-http://www.geoado.com/actualites/cest-quoi-une-barbie-normale-56395, 03/08/2014

-http://www.madmoizelle.com/barbie-mensurations-normes-176556, 03/08/2014

Sur les stéréotypes, les normes et le normatif :

-http://fr.wikipedia.org/wiki/St%C3%A9r%C3%A9otype, 03/08/2014 (b)

-http://fr.wikipedia.org/wiki/Norme, 03/08/2014 (c)

-http://www.cnrtl.fr/lexicographie/normatif, 03/08/2014 (d)

Sur la blondeur :

-http://fr.wikipedia.org/wiki/Blondeur

-http://www.mappery.com/maps/Europe-Blond-Hair-Map.mediumthumb.jpg, 03/08/2014

-http://www.lemonde.fr/vous/article/2007/07/14/la-fin-des-vraies-blondes_935559_3238.html, 03/08/2014

-http://pages.globetrotter.net/peter_frost61z/Couleur-cheveux-et-yeux-Europeens.htm, 03/08/2014

Sur Playmobil

-http://www.playmobil.be/on/demandware.store/Sites-BE-Site/fr_BE/Home-Show, 03/08/2014

-http://www.playmobil.de/on/demandware.store/Sites-DE-Site/de_DE/Page-Show?cid=KATALOGARCHIV, 03/08/2014

Etudes Playmobil :

Les miennes, réalisées dans le cadre de cet article

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