La création ludique au féminin (Stéréotypes / stigmatisations)

Illustration (www.trictrac.net): Amazones, jeu féministe humoristique de Lili- Phèdre la Pippesse,

illustré par Cruela Brisfon et édité en 2006 par « lui(vs elle)- même »

Laetitia Severino, bibliothécaire-documentaliste,

Spécialiste diplômée en Sciences et Techniques du Jeu

 La place des femmes dans l’univers du jeu est un sujet qui a déjà fait couler beaucoup d’encre. Ainsi, on peut trouver une analyse des profils-types des joueuses(1) ou encore une catégorisation des représentations féminines dans le jeu(2), représentations qui sont d’ailleurs en pleine évolution.

Mais qu’en est-il de la femme créatrice de jeu, celle qui l’invente, l’illustre ou le fait connaitre du grand public ? Y a-t-ils des auteures, des illustratrices et des éditrices ? Ont-elles toujours été là ? Occupent-elles une place plus importante, maintenant que l’égalité entre les sexes est revendiquée ?

Auteure, où te caches-tu ?

Depuis le début du XXe siècle, les noms des auteurs sont présents sur les boites de jeu. Dès cette époque, les femmes sont bien présentes en tant que conceptrices de jeu. En effet, c’est à Elizabeth Magie que l’on doit le Monopoly (1904)(3), un jeu sur le commerce –même si elle voulait le dénoncer– et à Hermance Edan qu’on doit L’Attaque (1909)(4), ancêtre du Stratego, un jeu sur la guerre donc.

Il s’agit là de deux domaines assez masculins, surtout au début du XXe siècle. Faut-il en déduire que les clichés féminins (la femme s’occupe des enfants, du ménage et est plus sensible à l’esthétique) n’interviennent pas quand il est question du jeu ?

Le site Tric Trac possède une liste des jeux existants, non exhaustive mais néanmoins considérable. Autant que possible, les auteurs sont indiqués et indexés.(5)

Les femmes que l’on trouve dans cette liste sont majoritairement des auteures de jeux pour enfants. Malgré tout, la plupart des jeux pour enfants sont inventés par des hommes. Lorsque l’on regarde l’index des auteurs, on trouve une femme pour vingt hommes environ. La raison de cette faible représentation est facile à établir. Un auteur de jeu est généralement un joueur.(6)

Or, les femmes jouent moins que les hommes. Même si les chiffres varient selon les types de jeux(7) et les pays, le nombre de joueuses reste en général inférieur à celui des joueurs.

Cela n’empêche pas les femmes d’être des actrices importantes dans le domaine de la création ludique. Ainsi, Charlotte Fillonneau a remporté le FLIP en 2013 et verra prochainement son jeu édité.(8) Elle prouve d’ailleurs qu’on peut venir au jeu en étant créateur avant d’être joueur. Les généralités sont donc à prendre avec des pincettes.

Quelques noms d’auteures de jeu : Barbara Turquier et Emmanuelle Piard (Et Toque), Kerry Breitenstein (la série des Zombies !!!), Sylvie Barc (Tic Tac Boum, Shabadabada,…).


L’étoile des illustratrices

Chez les illustratrices, la situation est simple, il y a essentiellement une femme : Marie Cardouat, l’illustratrice de Dixit.

Il faut cependant relativiser ce désert féminin autour d’un ilot central.

Si les auteurs de jeu commencent à être connus du grand public, les illustrateurs ne sont sortis de l’ombre que très récemment, et les hommes ne sont pas plus connus que les femmes dans ce domaine. On peut d’ailleurs dire que Marie Cardouat a contribué au processus de reconnaissance des illustrateurs grâce au succès de Dixit, qui doit beaucoup à ses dessins.

Si les femmes sont minoritaires en tant qu’illustratrices –sur Tric Trac on est plus ou moins à une femme pour trente hommes dans l’index des illustrateurs(9) –, elles ne sont pas pour autant ignorées. Au final, tous sexes confondus, le nom qui vient le plus facilement quand on parle d’illustrateurs de jeu est celui de Marie Cardouat.

On peut également citer Rose Kipik (Skull & Roses), Giulia Ghigini (Dungeon Fighter), Michaela Schelk (une partie des Colons de Catane), etc.

Editrice ou femme-objet ?

Les femmes sont bien présentes dans l’édition de jeu. La plus célèbre est l’image de proue de Gigamic, la fameuse Mathilde. Est-ce à elle que l’on doit l’apparition de femmes dans toute une série de maisons d’édition il y a quelques années ?

Chez Gigamic, Mathilde est celle qui s’occupe, entre autres, de tout ce qui est promotionnel, y compris dans les incontournables –pour les éditeurs qui veulent vendre leurs jeux– Tric Trac TV(10)

Il y a quelques années, Gigamic a sorti plusieurs nouveaux jeux à la même période et Mathilde est venue à Orléans, fief de Tric Trac, pour les présenter. L’image de « Mademoiselle Mathilde » a donc envahi les écrans pendant toute une période. Hasard ou non, des femmes sont apparues dans les vidéos des autres éditeurs peu après. L’histoire ne dit pas si ces demoiselles ont été engagées spécialement pour cela ou si elles travaillaient déjà pour les éditeurs auparavant.

Un autre élément remarquable est la manière dont ces femmes sont présentées. Les hommes qui font la promotion des jeux sont en général connus par leur nom complet, prénom et nom de famille. La réciproque n’est pas vraie pour les femmes.On trouve Mathilde de Gigamic, Adeline d’Asmodée, Pascaline de Cocktail Games, Stéphanie de Letheia(11). Là aussi, il s’agit peut-être juste d’un hasard.

Faut-il désespérer ? S’insurger ? Militer activement ? Au fond, la place des femmes dans l’univers ludique est assez proche de ce que l’on voit dans d’autres domaines comme la politique ou le cinéma.(12)

Le jeu reste cependant un milieu ouvert aux femmes. Les femmes sont de plus en plus nombreuses à s’intéresser au jeu. Il est possible que, d’ici quelques années, les femmes créatrices de jeu soient bien plus nombreuses et reconnues. L’avenir nous le dira.

Références

Mathilde N., « Typologie des joueuses (et interviews) – Jouons en société ! », in Madmoizelle, <http://www.madmoizelle.com/jeux-de-societe-typologie-interviews-250896> (l’état mentionné des sites est au 20/08/2014)

2 GIFL, « Les femmes ‟in the » jeu », in Tric Trac, <http://www.trictrac.net/actus/les-femmes-dans-le-monde-ludique-0> et GIFL, « Rose…Cœur…Love… », in Tric Trac, <http://www.trictrac.net/actus/rose> ou encore Shanouillette, « Les femmes dans les jeux de société », in Jedisjeux, <http://www.jedisjeux.net/les-femmes-dans-les-jeux-de-societes-article-312.html>

3 « Monopoly », in Wikipedia, <http://fr.wikipedia.org/wiki/Monopoly>

4 « L’attaque (jeu) », in Wikipedia, <http://fr.wikipedia.org/wiki/L%27Attaque_%28jeu%29>

5 « Auteurs », in Tric Trac, <http://www.trictrac.net/repertoire/la-liste-des-personnes/les-auteurs/boxes250/1/32>

6 Pourquoi la profession d’auteur de jeux n’intéresse pas les femmes », Gus and Co, <http://gusandco.net/2013/02/19/pourquoi-la-profession-dauteur-de-jeux-ninteresse-pas-les-femmes/>, un article qui joue par ailleurs beaucoup sur les clichés dans son contenu.

7 En ce qui concerne le jeu vidéo sur tablette et smartphone, les femmes seraient plus nombreuses que les hommes à jouer : Régis JEHL, « Jeux vidéo : Le joueur type est en fait une femme », in Les numériques,

<http://www.lesnumeriques.com/jeux-video-joueur-type-est-en-fait-femme-n32920.html>

8 « Interview de Charlotte Fillonneau, auteur du jeu « Le capitaine » », in FLIP, <http://www.jeux-festival.com/la-vie-du-flip/trophees-flip/interviews-createurs/680-charlotte-fillonneau-le-capitaine.html>

9 « Illustrateurs », in Tric Trac, <http://www.trictrac.net/repertoire/la-liste-des-personnes/les-illustrateurs/boxes250/1/32>

10
Tric Trac TV, <http://www.trictrac.tv/>

11 De son vrai nom Stéphanie Lancien, comme on le découvre dans cet article : GIFL, « Les questionnaires du GIFL : Stéphanie de Letheia », in Tric Trac, <http://www.trictrac.net/actus/les-questionnaires-du-gifl-stephanie-de-letheia>

12 Margot GUILLOIS, « Les femmes et Cannes, tout un cinéma », in Le courrier international, <http://www.courrierinternational.com/revue-de-presse/2014/05/14/les-femmes-et-cannes-tout-un-cinema>

Photo d’entête : http://www.angelfire.com/az2/gamesgoneby/kingsmen16.html

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