Shakespeare nous a écrit (le songe de Philippe II, épisode 3)

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El Greco (Le martyre de Saint Maurice, 1582, El Escurial)

3          Aux infantes mes filles

Lisbonne, 15 octobre 1582

Chaque semaine vos lettres me causent autant de plaisir, poursuivez de même si mes réponses se font plus rares. J’écris précisément ce jour premier du calendrier grégorien pour vous confirmer cette date, mais surtout car je n’aurai certainement pas le temps ce lundi. Faire suivre l’équinoxe d’automne par le samedi 2 octobre, comme vous le faites en date de votre avant – dernière lettre afin, dites-vous, d’appliquer la réforme de notre pape Grégoire xiii, était une bonne idée. Vous me voyez agréablement surpris de vous savoir si instruites en toutes ces choses. Mais si l’année fut effectivement la période comprise entre deux mêmes équinoxes, il s’agissait de celle de printemps et non d’automne, avant que Jules César ne ramène le début de l’an en janvier, à l’entrée en charge des consuls romains. De toute manière, votre changement était prématuré car les instructions papales que j’ai reçues sont formelles, il fallait supprimer les jours s’étalant du 5 au 14 octobre, ce qui explique la date de ma lettre. Je vous soupçonne surtout vous ma fille puînée d’avoir en cela permis de fêter votre quinzième anniversaire dont la date du 5 octobre était menacée. Les choses seront ainsi, et la célébration de la Navale de Lépante le jour de saint  Marc n’aura pas lieu non plus. J’en profite pour vous féliciter, toutes les deux puisque vous, ma fille aînée, avez accompli quant à vous votre seizième année, si mes souvenirs sont bons depuis la mi-août déjà et d’autant que j’ai grand plaisir d’apprendre que l’une comme l’autre êtes enfin femmes. Dieu fasse que cela aide les projets que ma soeur et moi avons pour vous. Cet après-midi, le vieux Fray Luis de Grenade, bien qu’édenté, dit une très belle messe à la chapelle en l’honneur de la docte Thérèse d’Avila qui est au Ciel. J’y allai à l’abri de l’orage par l’escalier qui y mène directement depuis mes appartements. A cette occasion, j’ai fait carême et renvoyé le magnifique plat de poisson tel qu’on sait si bien les accommoder ici: Madeleine me confirma ledit plat comme fort bon. Vous pouvez le tenir comme signe qu’elle va beaucoup mieux. Elle est revenue me voir longuement aujourd’hui et m’a quitté il y a peu. Le goût du vin lui est revenu et nous en avons bu un peu. Elle portait fièrement la petite chaîne en or et les bracelets offerts par ma sœur et ma nièce: je lui ai quant à moi promis une nouvelle robe de taffetas dont, il est vrai, elle me rappelle le grand besoin depuis fort longtemps. “Pour fêter l’événement (ce sont ses propres mots), elle a même sorti mon vieux luth et, alors que j’en jouais quelques accords, a esquissé quelques pas de danse toute vieille, sourde et à moitié caduque qu’elle soit. Elle m’a demandé si le comte avait renfermé ses lettres, ce qu’il n’a fait étant malade et ayant été saigné et purgé. Je joindrai son pli à cette lettre et celle de lundi dernier dès qu’il ira mieux. Si je vous reparle de saint Maurice et ses compagnons, vous allez à nouveau dire que votre bon vieux père radote,  ainsi vous verrez en quel état doit être ma tête avec tant de choses qui l’occupent. C’est que, peu avant ma venue ici, j’ai passé commande au peintre candiote Domenico Greco, pour près de 800 ducats, d’un grand tableau destiné à l’Escurial, représentant le martyr de saint – Maurice et ses compagnons. Il devrait être terminé aujourd’hui. J’ai grande hâte de le voir et vous plus encore, mais quelques occupations nécessaires retiennent mon départ qui ne devrait plus tarder. Les Cortès de Thomar réclament des garanties supplémentaires pour le peuple portugais qui rêve encore du roi Sébastien, alors que l’insaisissable Crato rajoute à leur trouble. Je pense pourtant m’être montré très libéral à leur égard. Concernant l’affaire des Açores, je ne suis pas autrement étonné que la Reine Mère soit fort fâchée contre moi, pour une fois que ce n’est pas Madeleine. S’il est vrai que vous ma fille puînée fûtes nommée Catherine en son honneur, elle s’en montre indigne en passant par vous pour me le signifier. Vous êtes aujourd’hui suffisamment grandes pour entendre toutes ces choses mais non pour qu’on vous les dise. Sachez  cependant que votre aïeule convoite l’or du Brésil, mais elle ne peut s’en prendre qu’à elle-même: engageant une flotte contre moi tout en s’en défendant officiellement, elle ne doit pas s’étonner que ses petits protégés français et italiens soient exécutés comme pirates par le Marquis de Santa Cruz. Dommage que Crato ait fui avant la bataille; j’espère qu’il ne pourra s’échapper de Terceire. Peut-être faut-il rappeler à la Reine Mère qu’orgueil, envie et colère sont péchés capitaux; pour ma part, je lui enverrais bien le tableau de Bosch, le peintre des bons diables, représentant les sept péchés cerclés de l’œil de Dieu, l’un des rares que je fis transporter jusqu’ici et qui orne fidèlement l’autel de ma chambre à coucher. Ma lettre est déjà longue et j’ai la tête si pleine de choses si différentes que je ne peux vous en dire davantage. Dieu vous ait en sa sainte garde comme je le désire.

Votre bon père,

PHilippe II

 

Après avoir lu ces lettres, le roi en jette une au feu et, d’une plume fébrile, entreprend l’écriture d’une troisième…

Aux infantes mes filles

Lisbonne, 25 octobre 1582.

Je n’ai pas le temps de répondre à vos lettres: ce que vous devez tenir pour bon signe. Mon départ est maintenant public, je l’ai annoncé à ceux d’ici, et on l’écrit à d’autres et que je laisse mon neveu à ma place. Ma sœur et moi nous irons probablement, pour ainsi dire, ensemble: elle se proposait d’abord de prendre les devants; mais, pensant que elle, partie, je prolongerais davantage mon séjour ici, je crois qu’elle préfèrera m’attendre quelques jours, puisque je ne puis me mettre en route aussitôt que je le voudrais. Quoiqu’il en soit, mon départ peut enfin être tenu pour certain, si la volonté de Dieu ne vient pas y mettre obstacle. Ma sœur est allée aujourd’hui aux vêpres à l’Anunciada, où il y a dû avoir grande musique; je ne l’ai pas vue depuis, et je ne sais rien de plus que ce que m’a conté Madeleine, qui était là, bien que quelquefois elle se trompe en ces sortes de choses. A cause de ces vêpres elle ne vous a pas écrit aujourd’hui; elle ne le fit pas il y a huit jours, parce qu’elle était redevenue un peu malade: à présent elle va bien. Je pense qu’il y aura des doutes en ce qui concerne l’année: mais ils s’éclairciront, et je suis persuadé que les tables des calendriers perpétuels continueront à servir, mais non les règles d’après lesquelles elles étaient interprétées; ainsi, pour les trois mois qui vont de Saint-Luc à la fin de l’année, la table 35 est bonne, et pour l’année qui vient la table 20: d’ici à un an il est à présumer qu’on saura à quoi s’en tenir sur les autres. Je crois qu’à Lisbonne on connut et on publia plus tôt qu’à Madrid le nouveau calendrier, et que par là on fut mieux au courant de ce qu’il y avait à faire. J’ai envoyé le Calabrais à Estremoz, pour faire des pots comme ceux dans lesquels là-bas il tenait les fleurs; il emporte des caisses qui étaient ici, pour qu’on y renferme des poires bergamotes, comme il y a un an; il les expédiera à Madrid, après quoi il reviendra ici. Afin que ces caisses n’aillent pas vides, j’ai fait mettre dans une des porcelaines, pour votre service et celui de vos frères; la même caisse contient un petit coffre où sont d’autres porcelaines d’un nouveau genre (ce sont du moins les premières que j’aie vues ainsi), avec différents objets que Santoyo a rassemblés: la clef de ce coffre est ci-jointe. La caisse n’arrivera que quelques jours après ce courrier, parce qu’elle est partie depuis peu. Ce ne sont pas des choses de grande valeur; ce ne sont même que des riens; vous pourrez les partager avec vos frères comme vous jugerez convenable, en me gardant, pour quand j’arriverai, les deux vêtements qu’il y a de ceux qui sont venus des Indes. Je m’occupe de chercher d’autres objets pour les emporter: mais il s’en trouve difficilement, quoiqu’on dise qu’il y avait beaucoup de choses sur ces navires. Je vous envoie des morceaux de cire qu’ils ont apportée, parce qu’ils n’ont pas la forme ordinaire, et quelques-uns de cire blanche, chose que je n’avais pas encore vue. Cachetez avec cette cire quelques-unes des lettres que vous m’écrirez, afin que je voie l’effet qu’elle fait, bien que j’imagine qu’elle ne conviendra pas. Je crois qu’un de ceux qui sont arrivés des Indes, où il a été gouverneur, a fait présent à ma sœur de cette cire et d’autres choses que vous verrez là-bas. Je ne puis vous en dire davantage, car il est tard et je suis très fatigué.

De Lisbonne, le 25 octobre 1582.

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