Autour de la tricherie (Ludification/règles/ autonomie/citoyenneté)

Tricherie S imple amateur ou professionnel du jeu, nous nous retrouvons tous un jour ou l’autre face à un comportement, une attitude de jeu qui peut gâcher plus ou moins l’expérience et le plaisir de jouer, j’ai nommé la tricherie.

Mais pourquoi certaines personnes éprouvent-elles le besoin de tricher, avec quelle motivation et comment? Peut-on y remédier ? Ce sont les questions que nous allons explorer. Nous n’évoquerons toutefois pas ici les jeux d’argent et de compétition sportive, car ceux-ci sortent du cadre du jeu vu comme activité de loisir.

Quand considère-t-on qu’un joueur triche?

A partir du moment où il transgresse consciemment et de manière clandestine les règles du jeu afin de gagner la partie.[i] Il ne faut donc pas confondre avec l’anti-jeu, qui consiste à jouer dans le respect des règles mais en trahissant ouvertement l’esprit du jeu. Par exemple, en jouant pour favoriser un autre ou pour faire perdre tout le monde.

Respecter les règles ?

Un jeu se définit par ses règles écrites, que l’on qualifie d’ailleurs de constitutives. Si on les change, on ne joue plus au même jeu.
Encore faut-il pour jouer bien les connaître, et s’il s’agit d’un jeu traditionnel transmis oralement, il est parfois nécessaire de s’accorder sur la règle avant la partie. En effet, un joueur pourra être perçu par les autres comme « tricheur », alors qu’ils jouent tout simplement sans le savoir avec des règles alternatives.

A partir de quel âge commence-t-on à tricher ?

Pour élaborer une stratégie de tricherie, il faut que l’enfant ait d’abord atteint le stade de l’autonomie et du relativisme moral au niveau de son développement moral. Ce stade est généralement atteint entre 7 et 8 ans.
Comme énoncé plus haut, il faut aussi bien comprendre la règle si l’on veut y déroger intentionnellement ; d’après Piaget[ii], il faut attendre 11-12 ans pour que les règles soient parfaitement codifiées.
Donc on ne peut vraiment sanctionner un enfant pour tricherie qu’à partir de cet âge. Avant cela, une approche éducative bienveillante permettra de les accompagner dans la bonne attitude de jeu d’et encourager leur fair-play.

Tricher seul ou à plusieurs, quelles différences?

Dans un jeu en solitaire, et en mode solo dans le monde des jeux vidéo[iii], ils arrive aussi que l’on triche, en cherchant une solution sur Internet ou en ignorant une information. Contourner les règles est ici moins grave, car cela ne nuit à personne d’autre qu’au joueur concerné et pourrait même être perçu comme une simple adaptation du jeu à son niveau personnel.

Tricher dans un jeu de société à plusieurs rompt par contre le contrat tacite de confiance entre les parties.
En effet, on part du principe que les règles seront respectées par tous d’un commun accord. La découverte d’une action de triche sera alors vécue très négativement pas le groupe, qui la considérera comme une trahison, un manque de respect et un piétinement des chances équitables de gagner le jeu.

Et le respect de l’auteur du jeu?

L’auteur d’un jeu passe beaucoup de temps à équilibrer son jeu pour que chacun ait au départ les mêmes chances de remporter la victoire. Cela prend énormément de temps,nous le savons pour en avoir fait l’expérience au cours de Game Design de M. Philippe Keyaerts. Ne pas respecter les règles reviendrait donc à ne pas respecter l’auteur du jeu.

Toutefois, soulignons qu’une règle mal construite, imprécise, sujette à trop d’interprétations, laissera trop de latitude aux tricheurs pour la contourner.

Un remède peut être apporté par les joueurs en adaptant la règle en cause  d’un commun accord et en créant une variante si les changements sont trop importants. Certains forums servent aussi à construire de manière communautaire et à une échelle plus grande un avenant à une règle imparfaite, incomplète ou ambiguë.

Quelles sont les motivations à tricher?

La première motivation de la plupart des tricheurs est de gagner. Cette soif de victoire, où la place de deuxième n’est même pas envisageable, relève souvent d’une blessure d’amour-propre, une fêlure narcissique qui rend ingérable le fait de perdre le jeu, ce qui reviendrait à perdre la face et son estime personnelle.

Ce comportement sera plus souvent observé chez les enfants, pour maintenir sa supériorité d’aîné ou par pur esprit rebelle chez les adolescents, qui sont à l’âge de la transgression des règles dans tous les domaines.

Ce comportement peut très bien se corriger, pour autant que le joueur reconnaisse son problème. On peut lui proposer des jeux sans trop d’enjeu, où il n’y a pas vraiment de grand gagnant. Le joueur tricheur peut aussi se rendre compte par lui-même qu’il éprouve beaucoup plus de satisfaction à avoir gagné sans « entourloupe ».

Certains joueurs prennent aussi un malin plaisir à tricher dans le seul but d’éprouver le plaisir transgressif d’avoir berné les autres et de ne pas avoir été pris la main dans le sac. La triche devient alors un jeu dans le jeu. Cet objectif peut parfois s’étendre à tous les participants de la partie de manière tacite ou non. Mais est-ce encore de la tricherie si tous les joueurs y ont recours ?[1]

On observe finalement peu de tricheurs dans le monde des joueurs réguliers. Le risque de se faire prendre, d’en éprouver de la honte et de se voir écarter des parties futures doit probablement suffire à maintenir les joueurs dans le droit chemin.

En tout cas, bien peu de personnes admettront qu’elles trichent encore à l’âge adulte, sauf si elles parviennent à relativiser leur acte de triche [iv], [v].

Voici quelques exemples de raisons poussant à tricher d’une manière perçue comme licite et à l’admettre :

  • Pour laisser gagner un enfant, pour le voir sourire ou lui éviter une trop grande frustration. Il vaudrait mieux, dans un but éducatif et formateur, rééquilibrer les chances de gagner en s’octroyant un handicap, ce que certains jeux prévoient explicitement.
  • Pour abréger une partie ennuyeuse, pour la pimenter. On pourrait plutôt négocier un abrègement de la partie ou proposer un changement de règles afin de le rendre plus dynamique.
  • Pour défier leurs amis de prendre le tricheur sur le fait.
  • Pour ne pas éliminer tous les joueurs quand on occupe la place de maître du jeu dans un jeu de rôle.
  • Pour éviter que tout le monde ne perde dans un jeu coopératif.
  • Parce que cela fait partie de la réputation du tricheur, réputation de sa personnalité, et qu’il en retire une certaine reconnaissance auprès de son cercle d’amis. Il peut alors se retrouver piégé dans cette image et ne plus pouvoir gagner à la loyale sans être systématiquement soupçonné d’avoir triché.
  • Parce que le tricheur est persuadé que tout le monde triche autour de la table.

Quelques méthodes de tricherie

Autant en connaître quelques-unes pour s’en prémunir. [vi],[vii]

Les tricheurs utilisent souvent des compétences externes au jeu pour tricher. La connaissance de la sténographie ou de la langue des signes pourra être détournée pour tricher à un jeu en équipe du style de Time’s up, Pictionnary, mais cela suppose évidemment que les équipiers soient de mèche.

Les techniques de prestidigitation seront aussi très utiles pour se distribuer un meilleur jeu, escamoter ou remplacer des éléments. On y inclura les techniques de détournement d’attention pratiquées par les magiciens.

Des moyens techniques, voire technologiques, peuvent être aussi mis en œuvre et demandent une certaine logistique, comme avoir placé un jeu de lettres sous la table, des oreillettes pour qu’un complice vous souffle les bonnes réponses.

Le culot peut à lui seul suffire : avec assez d’aplomb on peut prétendre que telle règle à notre avantage existe bel et bien, ou encore annoncer un pouvoir lié à une carte, que personne n’ira vérifier.

Par opportunisme, il est parfois difficile pour certains joueurs de résister à la tentation de tricher quand le danger d’être pris est nul. Dans le cas, par exemple, où votre adversaire quitte la pièce [iv],[v].

L’éloge de perdre

Perdre ne veut pas dire être un perdant, un looser. Il y a beaucoup de leçons à tirer d’une partie perdue.

Premièrement, que l’on ne peut pas toujours gagner dans la vie.

Cet apprentissage est moins difficile à assimiler grâce à un jeu qu’en étant confronté brutalement à un évènement de la vie réelle.

Deuxièmement, nous pouvons en dégager des stratégies à abandonner pour la partie prochaine et ainsi nous améliorer. Troisièmement, apprendre à perdre de manière élégante, c’est aussi apprendre à gérer sa frustration, sa colère, ses pulsions. Parfois, il est même drôle de perdre. On peut s’amuser d’avoir le personnage le plus puissant du jeu et ne tirer aux dés que des résultats minables..

En jouant avec des enfants, on peut leur rappeler que ce qui importe dans cette activité, c’est le temps de qualité partagé, le plaisir de jouer et pas qui a gagné ou perdu. Apprendre à être un bon gagnant, modeste et humble, est d’ailleurs tout aussi important que d’apprendre à perdre.

Vous avez repéré un tricheur?

Plusieurs solutions s’offrent à vous. La solution diplomate consiste à lui faire remarquer gentiment qu’il s’est trompé. Vous pouvez aussi feinter en affirmant que vous ne vous rappelez plus bien des règles et proposer de les relire. Vous lui laissez ainsi le bénéfice du doute et une porte de sortie honorable. Vous pouvez également choisir d’être plus offensif : ne rien dire et contrer le tricheur en trichant vous-même. Evidemment, cela demande d’être aussi habile que le tricheur dans les manipulations.

 Vous connaissez la propension à la tricherie de certains joueurs?

Vous pouvez rappeler que la tricherie ne sera pas autorisée pendant le jeu …  parfois il y a des fondamentaux à rappeler. Vous pouvez aussi prévoir éventuellement des sanctions en cas de tricherie, comme la perte de toutes ses ressources, comme l’a constaté sur le terrain M. Barbier au cours de ses recherches pour sa thèse. Certains jeux prévoient dans leurs règles des pénalités en cas de tricherie. Au jeu Compatibility, par exemple, le fait d’être pris à  communiquer avec son partenaire fait reculer le duo de 3 cases.

Ces jeux qui jouent avec la tricherie

On a vu apparaître des jeux qui intégraient la triche dans leur mécanique, comme le jeu de cartes Munchkin, qui dans une de ses extensions a ajouté des cartes « tricheur ».

Mais là encore, la tricherie annoncée n’en est pas une puisque tout le monde est au courant que ces cartes existent.

Et puis il y a cet ovni, MITO, qui a rencontré un vif succès auprès des petits et des grands. La mécanique est en effet très spéciale, car pour se débarrasser des cartes mito il faut utiliser des techniques de tricherie : escamotage de cartes, détournement d’attention,…

Il peut en effet être assez jouissif d’avoir l’autorisation de faire ce qui est habituellement interdit.
Mais attention, tout n’est pas permis non plus ! Il n’est pas autorisé de faire disparaître ses cartes pendant la phase arrêtée du jeu, ou de se débarrasser en douce de sa dernière carte. Donc la « vraie » tricherie est possible, même dans ce jeu où il est pourtant permis de « pseudo-tricher ».

Conclusion

Il faut donc pas mal de préparation, d’anticipation, d’intelligence et de roublardise pour tricher.

On pourrait même se demander si cette énergie bien utilisée n’assurerait pas bien des victoires à la loyale aux tricheurs, rendant donc la triche inutile, tout au moins dans les cas où le jeu ne réclame pas de compétence spécifique, telle que dextérité ou connaissances.
Et comme le dit un ami clown :
« Qu’est ce qui arrive aux tricheurs ? Ils gagnent… mais sans gloire »

Auteur : Sophie Lemoine
Bibliothécaire-documentaliste.

Illustration : Georges de la Tour, le tricheur à l’as de carreau, vers 1625, musée du Louvre, Paris

Bibliographie

[i] PESQUEUX, Yvon. Essai sur la triche. Management & Avenir, 2009, no 2, p. 226-244.
[ii] PIAGET, Jean. Le jugement moral chez l’enfant. Paris : F. Alcan, 1932.
[iii] LAFRANCE, Jean-Paul. Entre ruse et tricherie: Comment s’appliquent les règles dans les jeux vidéo sociaux?. Revue des sciences sociales, 2011, no 45.
[iv] GUS AND CO., Julien G. Vous arrive-t-il de tricher en jouant?  [En ligne] http://gusandco.net/2014/01/13/vous-arrive-t-il-de-tricher-en-jouant/ (consulté le 10 juin 2014)
[v] ARIELY, Dan. The (honest) truth about dishonesty: How we lie to everyone – especially ourselves. HarperCollins UK, 2012.
[vi] LE GUERN, Pascale. Le manuel du parfait tricheur. PARIS : Bornemann, 1997.
[vii] GRAVEL, François. Le guide du tricheur 1-Les jeux. Québec Amerique, 2012.

[1] Ndlr : Certains jeux de plateau, tel Illuminati, admettent explicitement des actes de tricherie (le secret et la corruption étant en partie le thème du jeu). Ils doivent être considérés comme tels, puisqu’ils restent sanctionnées s’ils sont découverts (« il est permis de tricher, mais pas de se faire prendre « )

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