Pourquoi se former aux jeux ? (Prévention/ santé/ addictions)

Sans titre

LUDO asbl est à l’initiative et partenaire de l’année de spécialisation en « sciences et techniques du jeu ». Celle-ci suscite une curiosité si pas un intérêt croissant. Voici une interview à paraître cet automne dans la revue « Prospectives jeunesse –Drogues/Santé/prévention »www.prospective-jeunesse.beet une autre parue l’an dernier sur le site de la « Ligue de l’enseignement et de l’éducation permanente»

Pourquoi cette formation ?

Le jeu nous construit, nous entretient et, au besoin, nous répare. Il est temps de le prendre au sérieux. Un master « sciences de l’éducation » en sciences du jeu et des formations diplômantes (BAC + 3) de ludothécaire existent en France depuis plus de trente ans,  il était grand temps que la Belgique francophone emboîte le pas.

A qui s’adresse-t-elle ? Comment a-t-elle été mise sur pied ?

Nous avons profité de l’appel à projet de formations « innovantes » du Ministre de l’enseignement supérieur, Jean-Claude Marcourt émis en octobre 2011.

La Haute école Spaak IESSID forme des assistants sociaux et des bibliothécaires documentalistes. En tant que président de LUDO asbl association de promotion culturelle du jeu, j’avais regretté que leur formation ludique soit pour ainsi dire inexistante.   La directrice, Nadine Vanden Borre, saisit la balle au bond…,

Avec ses collaborateurs, Natacha Wallez et Jean-sébastien Vandenbussche, nous avons rapidement réuni un comité d’experts et commencé à monter le dossier. La potentialité de la formation s’est rapidement révélée plus large que prévue, intéressant les professionnels du secteur social, mais également ceux du pédagogique et du paramédical.

Nous avons obtenu le soutien et l’aide de la directrice de la Haute Ecole de Bruxelles- catégorie pédagogique Defré, madame Dierkens,  d’où le résultat final : une année de spécialisation en co-diplomation des deux Hautes écoles.    Nous avons finalement opté pour une spécialisation généraliste sur le(s) jeu(x) ouverte à tout titulaire d’un grade de bachelier. Ceci impliquait une année complète (750h) et de plein exercice, mais organisée à horaire adapté afin de permettre de suivre les cours tout en travaillant en journée.

En février 2012, ce projet fut le seul à obtenir l’agréation du Conseil supérieur social à l’unanimité dans le cadre de l’appel du Ministre.

Au bout d’une année de travail et de péripéties supplémentaires,  la convention était enfin signée, l’accord du cabinet obtenu et l’équipe pédagogique, largement pluridisciplinaire, réunie.  Le 15 septembre 2013, 18 étudiants assistaient aux premiers cours…

Quel est l’intérêt du jeu (et de la formation) pour les professionnels ?

Prendre le jeu au sérieux nous aide d’une part en tant qu’être humain à faire les choses sérieusement sans se prendre au sérieux et ainsi à faire face aux difficultés de l’existence avec une attitude ludique et constructive. Cela nous apprend d’autre part en tant que professionnel à mieux identifier les circonstances favorables à l’utilisation du jeu et à adapter, à créer des outils ludiques adéquats et  efficaces pour nos pratiques respectives.

Le jeu est interdisciplinaire  par nature et concerne chaque être humain, il faut pouvoir l’envisager sous toutes ses facettes d’élargir notre point de vue « tubulaire ».

Educateurs et enseignants spécialisés, travailleurs sociaux, assistants en psychologie, logopèdes,  ergos, kinés, infirmiers,… ont des métiers différents, mais que ce soit au niveau de la prévention ou de la remédiation, ils sont tous amenés à s’occuper de publics fragilisés. Le jeu (le jouet) dans la créativité, l’autonomie et les jeux (à règles) dans la socialisation, la confrontation aux normes, l’acquisition de savoirs et de compétences leur fournit ici et là un outil inestimable qui plus est doté d’une pédagogie du détour, une motivation du plaisir ou du défi intrinsèque.

La démarche ne s’improvise pourtant pas, encore faut-il à la fois bien connaître son métier et connaître le(s) jeu(x)…

En tant qu’éducateurs passeurs de culture, les (ludo)bibliothécaires, naturellement, mais aussi les autres dans leurs métiers d’enseignant, de parents ou d’êtres humains se doivent de mieux appréhender les jeux dans toutes ses dimensions.

Quelles sont-elles ?

Il y a au départ dans tout jeu, la dimension première de plaisir désacralisé ; il y a ensuite les aspects psycho-socio-éducatifs non moins essentiels ; il y a encore les aspects de création (immatérielle ou en 3 dimensions) à valeur économiques ; il y a enfin la 4e dimension : les jeux sont des miroirs d’hommes en un temps et un lieu déterminé, ils font partie de notre patrimoine culturel.

N’y a-t-il pas une tension entre une certaine définition du jeu comme activité en soi à l’écart des activités « sérieuses » et des objectifs d’apprentissage qu’on voudrait lui faire porter?

Tout d’abord, on peut s’amuser au travail et s’ennuyer en jouant. Le jeu n’a ni  le monopole ni la garantie du plaisir.

Ensuite, l’opposition travail/loisir apparaît de plus en plus manichéenne si pas dépassée. A cet égard, la vision univoque du jeu assumé comme un mal nécessaire de distraction pour permettre le sérieux a pourtant la dent particulièrement dure. Et pour cause, cette idée est ancrée dans nos racines culturelles helléniques et plus encore judéo-chrétiennes. Dans son «Ethique à Nicomaque », Aristote se demande si « l’homme cultivé et appartenant à une civilisation raffinée peut chercher son délassement même dans le plaisant badinage et le jeu ». Sa conclusion est affirmative  mais il ajoute : « puisqu’il doit y avoir dans la vie aussi du délassement,…, l’homme doit y trouver le milieu entre le trop et le trop peu » ; il appelle cette vertu « l’Eutrapélie ». Saint Thomas d’Aquin reprendra cette notion qui sera ensuite intégrée à la doctrine chrétienne avec une connotation de plus en plus péjorative comme exemple d’une nécessaire tempérance. Le divertissement est dès lors plus toléré qu’accepté comme adjuvant au travail ; loisir et oisiveté étant fréquemment confondus. Le divertissement assumé comme mal nécessaire sera également central dans les Pensées de Pascal.

Depuis Freud, nous devrions pourtant savoir que « le jeu n’est pas l’inverse du sérieux, c’est l’inverse de la réalité ». C’est plus précisément l’acceptation d’entrer momentanément dans une réalité seconde (une « fiction réelle » écrit Brougère) qui nous permet de nous distraire, mais surtout d’expérimenter des stratégies, vivre des expériences et des défis, bref apprendre, sans éprouver la pleine piqûre du réel.

Enfin, ce n’est pas l’apprentissage qui est sérieux c’est l’évaluation, la certification.

Le jeu ne convient sans doute pas vraiment pour évaluer de manière certificative (ou alors sous la forme du jeu pédagogique, à la « ludicité » altérée). Mais, bien utilisé, il permet de très précieuses (auto-) évaluations formatives et aide à préparer, à dédramatiser les autres.

En matière d’apprentissages, au-delà de quelques faiblesses, les pédagogies actives (et la pédagogie du jeu n’est pas la moindre) ont prouvé leur efficacité notamment (mais pas uniquement) sur le plan de la remédiation. Officiellement le décret-missions de 1997 et la réforme de l’enseignement en Fédération Wallonie-Bruxelles les encouragent dans un idéal démocratique de progrès social.

Le jeu a-t-il vraiment sa place dans l’éducation formelle jusque dans les classes ?

Oui, assurément.

Pour les détracteurs du jeu en classe, le jeu doit être gratuit, sans conséquences. « Jouer en classe ce n’est plus du jeu, c’est un détournement pédagogique ».  De plus il doit être libre, « jouer en classe c’est jouer sous la contrainte ». Cette double confusion provient de la définition classique du jeu par Huizinga (1938) que l’on retrouve Caillois (1958, les jeux et les hommes).  Le jeu est certes « une activité réglée, séparée, fictive, incertaine », mais elle n’est assurément jamais sans conséquences fût-ce en termes d’estime de soi, d’expérience.

Pour le Larousse, « Le jeu est une activité qui, dans le chef de celui qui s’y adonne,  n’a d’autre but que le plaisir qu’elle procure». Certes, et c’est ce plaisir qui rend la motivation à la tâche intrinsèque ; encore faut-il le définir… plaisir de se détendre ? Plaisir d’apprendre ? De relever un défi ?

Quant à l’enseignant, l’éducateur ou le parent, rien ne l’empêche d’y mettre d’autres intentions qui vont au-delà de ce plaisir…

Libre ? Oui, sans doute, mais ni plus ni moins que toute autre activité scolaire. La liberté est inhérente à l’homme.  Forcer un enfant à suivre une leçon quelle qu’elle soit est impossible, l’école des châtiments corporels ou psychiques n’est pas une école.

Par ailleurs, le jeu n’est évidemment jamais totalement libre… Une forêt, une chambre d’enfant, une ludothèque, une classe ; une culture, une éducation, le jeu est toujours conditionné par un environnement donné.  Mais, surtout,  il n’est jamais totalement contraint… ceux qui croient l’inverse ne jouent pas assez. Peu importe les circonstances, l’expérience montre que le joueur bascule bel et bien dans une réalité seconde et oublie d’entrée de jeu qu’il est à l’école, en classe ou chez lui, dans sa chambre ; une seule réalité existe, celle du jeu.

Pourquoi dans ce cas ne pas l’utiliser plus ?

J’y vois au moins 4 raisons :

1° Un effet d’inertie général dans l’application du décret-missions : pouvoirs organisateurs, directions d’écoles, parents et plus encore enseignants affichent un manque d’adhésion face à l’ambitieux chantier de réforme de notre enseignement demandant paradoxalement plus à la profession dans un contexte de restriction budgétaire. Afin de produire des effets positifs, toute pédagogie active (et notamment la pédagogie du jeu) et/ ou différenciée nécessite au contraire plus de temps et/ou de moyens que les méthodes expositives traditionnelles.

2° Les réticences à l’égard du jeu en classe s’expliquent plus encore par un déficit important d’information et plus encore de formation des parents, des enseignants et des autres professionnels de l’éducation (ludothécaires compris !) en matière de pédagogie du jeu.

3° Le caractère peu quantifiable d’une pédagogie ludique en termes d’efficacité apparaît particulièrement pénalisant dans la culture ambiante de l’audit, du chiffre et de l’évaluation.

4° Enfin, la difficulté d’utilisation pédagogique de jeux en classe est réelle. La démarche ne s’improvise pas. Il ne suffit pas de décréter son utilité, il faut la nuancer, l’accompagner afin d’en circonscrire les pratiques favorables et d’en prévenir les abus. De plus, la question du jeu en classe divise jusqu’aux milieux scientifiques. Dans le secteur de l’éducation en mutation, les identités professionnelles en devenir (enseignants, orthopédagogues, éducateurs, animateurs, ludothécaires, école des parents…) paraissent interférer sur ce débat par un positionnement défensif plutôt que de travailler en relais complémentaires de constellations éducatives salvatrices pour l’enfant (Cyrulnik, 2007).  En l’absence d’une théorie générale du jeu, un approfondissement de la recherche en la matière s’avère plus que jamais nécessaire.

 

Comment concrètement s’articule le programme de cette formation ?

La formation est à la fois théorique et pratique, elle forme des « intellectruels ».

Trois axes généralistes importants rythment le premier quadrimestre :

_ Les aspects ludologiques généraux tels l’histoire, la socio-anthropologie du jeu, des jeux et des jouets ou les apports du jeu en psychologie du développement

_ Les aspects ludothéconomiques tels la connaissance et la classification des objets de jeux ou la gestion d’une ludothèque ou d’une séance de jeu (y compris stage professionnalisant).

_ Le « game design » et la créativité par la réalisation en équipes d’un jeu de A à Z

Le second quadrimestre se centre sur :

_ l’animation, la mise en jeux et la gestion de groupes par des jeux de rôles

_  les apports pédagogiques et les aspects didactiques des jeux

_ l’utilisation et l’adaptation des jeux en remédiation avec des publics spécifiques

_ la valorisation de ses réalisations par des cours tels la gestion de projet et l’aménagement d’espaces ludiques ou la connaissance des filières professionnelles et de l’actualité des jeux et jouets

Enfin et surtout

_ le projet personnel de l’étudiant par des séminaires optionnels et la réalisation d’un stage et d’un travail intégré de son choix

Plus d’infos sur www.ludobel.be

« Sciences et Techniques du jeu », une nouvelle formation en Belgique !

Prévue pour la rentrée 2013, la Haute Ecole Paul-Henri Spaak et la Haute Ecole de Bruxelles inaugurent une formation unique en Belgique : « Sciences et Techniques du jeu ». Cette formation, organisée en cours du soir, vise à former « des praticiens réflexifs ludologues, ludothécaires et ludopédagogues ».

Elle s’adresse à tout bachelier qui souhaite :

  • promouvoir et utiliser le jeu de manière adéquate dans son cadre professionnel socio-éducatif, pédagogique ou paramédical ;
  • porter un projet et être responsable d’une ludothèque ;
  • travailler en ludothèque ou dans un autre secteur du jeu et du jouet.

La Ligue de l’enseignement et de l’éducation permanente a rencontré Michel Van Langendonckt, président de LUDO asbl et coordinateur pédagogique de la formation, qui nous a parlé du rôle du jeu dans la psychologie du développement et dans la socialisation des individus. Si le jeu fait partie intégrante de l’école et de l’enfance, sans doute devrait-on davantage reconnaitre ses vertus en termes d’apprentissage et intégrer son étude au sein de la formation initiale et continue des enseignant-e-s…

Eduquer : Quelles sont les raisons qui vous ont incité à mettre en place cette formation ?

Michel Van Langendonckt: Il y a deux motivations concomitantes. En premier lieu, il y a une demande pressante du milieu. Nous sommes actuellement dans une situation où le métier de ludothécaire existe, mais sous forme de « coquille vide ». Des personnes sont « en poste », mais il n’y a pas de formation diplômante liée à la ludothéconomie. Aujourd’hui, la formation initiale des ludothécaires est tout à fait diversifiée on trouve aussi bien des personnes qui viennent du milieu de la petite enfance, que des personnes qui viennent du milieu bibliothécaire, qui sont architectes, enseignant-e-s, etc. La formation que nous mettons en place ne délivre pas, à « proprement parlé », un diplôme de ludothécaire, mais plutôt un diplôme de spécialiste en ludothéconomie, en ludologie, en ludopédagogie, puisque les futur-e-s participant-e-s ont déjà leur vécu personnel et leur diplôme de base. Mais elle reste, tout de même, le « papier officiel idéal » pour ouvrir une ludothèque.

Notre seconde motivation est de développer le jeu comme « outil », aussi bien pour des enseignant-e-s, des éducateur-trice-s spécialisé-e-s, que pour des personnes du milieu paramédical. On souhaite réunir une réflexion sur le jeu lui-même ainsi qu’une réflexion sur l’initiation au jeu, deux aspects très différents. Cette formation est généraliste puisqu’il y a des cours d’histoire du jeu, de socio anthropologie du jeu, de pédagogie, mais elle a aussi pour vocation de s’adapter au projet de chacun-e des participant-e-s. Chaque participant-e doit avoir un projet personnel qu’il-elle développera pendant la formation. Si « la sauce prend », on pourra peut-être développer un bac autonome à ce moment-là. Pour l’instant cette formation correspond à un master 1.

Eduquer : Selon vous, quelles sont les vertus du jeu ?

Michel Van Langendonckt: On sait que le jeu remplit un rôle majeur en psychologie du développement de manière générale. On parle beaucoup du jeu au niveau de l’enfance, mais on devrait, en fait, parler de la personne humaine dans son entièreté puisque l’enfant devient adulte. Par exemple, une étude canadienne lie le fait d’avoir « bien joué dans son enfance » et l’efficacité au travail. Le jeu entrainerait une capacité à chercher des solutions, aiderait à avoir un esprit positif, une attitude ludique face au monde.  On distingue deux types de jeux : les jeux libres et les jeux de société. Le jeu libre, qui consiste à utiliser des jouets de façon autonome, en créant ses propres règles, permet le développement personnel et le développement de la personnalité. Ce type de jeu oblige à être inventif et créatif, il permet de moduler l’environnement à ses propres besoins. C’est une étape très importante dans la construction de l’individu, qui s’arrête souvent trop vite pour laisser la place aux jeux à règles, c’est-à-dire aux jeux de société. A ce moment-là, l’individu perd en liberté, mais gagne en socialisation, en culture. Les jeux à règles sont un apprentissage de la vie en société puisqu’on apprend des règles de vie. Cela permet de comprendre le fait que l’on n’est pas tout seul, que l’on vit avec les autres. Réaliser cette expérience sous forme de jeu, c’est s’exercer de façon indolore à quelque chose de très difficile. Les jeux sont les miroirs de la société. En fonction des cultures, on ne propose donc pas les mêmes jeux, les mêmes règles.     Les jeux à règles sont tout aussi importants que les jeux libres, ils sont très complémentaires :

  • il y a le jeu jouet d’un côté, « je suis dieu et je créé le monde » en utilisant mon jouet ;
  • de  l’autre côté, il y a le jeu à règles qui socialise.

Globalement, on peut dire qu’il y a six apports du jeu qui se répertorient ainsi :

Les jeux libres :

  • un délassement. On joue pour se détendre ou pour avoir du plaisir, même si c’est un loisir actif par rapport à la télévision ;
  • la créativité ;
  • l’autonomie dans les « jeux jouets », apprivoiser le monde, chaque objet est un jouet potentiel.

Les jeux à règles :

  • la connaissance, la culture, les savoirs socio-culturels qui nous entourent ;
  • des compétences transversales que l’on demande de développer au niveau des classes;
  • la socialisation.

Ces six apports ne sont pas spécifiques au jeu. Le septième apport, spécifique au jeu, réside dans l’attitude ludique qu’il génère. Grâce au jeu, on s’enferme moins facilement dans les problèmes. Le jeu donne un esprit de distance, de frivolité, une forme de sens de l’humour, parfois une ironie, un décalage par rapport à la réalité qui nous permet de mieux vivre.

Eduquer : Quels sont les objectifs de la formation ?

Michel Van Langendonckt: Il y a une ludosophie qui n’est pas du tout exploitée. L’objectif de la formation est de faire passer ce message. Si La formation est théorique, elle est aussi fortement axée sur la pratique. Si on veut convaincre quelqu’un d’utiliser quelque chose, il doit l’essayer. Il faut le sentir. Si l’on n’est pas passionné, on n’est pas passionnant. Dans une formation comme celle-ci, on joue et après, on partage une réflexion. C’est un diplôme assez professionnalisant, c’est du « pratico-pratique » mais avec une formation sur l’outil. On apprend aussi à accompagner l’enfant dans le jeu parce que le passage du « jeu libre » au « jeu à règles » est souvent mal géré. Cet accompagnement est mal connu, à la fois par les parents et par les enseignant-e-s. Les parents préfèrent, par facilité, mettre l’enfant devant un écran. Le jeu est une promesse de temps partagé. Le rapport au jeu est différent selon les cultures. Par exemple, en Allemagne, on joue beaucoup, au moins une fois par semaine. Dans les autres pays européens, on joue seulement une ou deux fois par an.

Eduquer : Vous dites que les jeux sont le miroir de la société. Avez-vous des réflexions et des positionnements sur des enjeux sociaux actuels, tels que le sexisme ou l’esprit de compétition, par exemple ?

Michel Van Langendonckt: Oui, la réflexion autour des stéréotypes de genre est abordée dans la formation. C’est tout-à-fait le type de réflexion posée sous forme de séminaire. Quant au couple « compétition/coopération », il est au centre de plusieurs cours. On en a fait une spécialité dans l’analyse des interactions sociales au niveau du jeu. On montre notamment que les jeux  de compétition « pure », tels que  le « un contre un » ou « une équipe contre une autre », sont largement mis en place dans nos sociétés au détriment d’autres formes de jeux. Par exemple, les jeux de chasse ont toujours existé, mais ont été éradiqués.  Ce sont des jeux asymétriques, c’est-à-dire que les deux camps ont des outils différents, des pouvoirs différents et des objectifs différents. Avec ces jeux, on est dans une situation qui consacre le fait que la société n’est pas forcement égalitaire au départ, contrairement à ce que disent les jeux de compétition, fondés sur l’idée que tout le monde a sa chance, selon le mythe américain. Les jeux de chasse disent autre chose: « Oui, le meilleur gagne, mais chacun possède ses propres armes. » C’est un rapport au jeu très différent. Par ailleurs, aujourd’hui, commencent à paraitre des jeux d’auteurs alternatifs, qui présentent des mécanismes différents : par exemple, dans le « loup garou », les équipes sont cachées, c’est un jeu compétitif, mais avec des équipes disproportionnées. Il s’agit de découvrir « qui est qui », il y a des incertitudes. Cette mouvance s’installe au niveau du jeu et renforce la richesse. C’est sans doute pour cela que ce jeu plaît. Dans cette catégorie, il n’y en pas encore assez, mais de plus en plus.

Eduquer : Qu’en est-il de la place du jeu au sein de la formation initiale et continue des enseignant-e-s en Fédération Wallonie-Bruxelles ?

Michel Van Langendonckt: Il y a des cours ponctuels dans la formation des enseignant-e-s, mais l’étude du  jeu n’est pas obligatoire. C’est une possibilité parmi d’autres offerte aux étudiant-e-s.  Parfois en psychologie du développement, le jeu est approché, mais seulement un psychopédagogue sur six aborde le rôle du jeu.  En dehors de cela, la formation de base ne comprend pas l’étude du jeu, y compris en pré scolaire,  ce qui, pour moi, est préoccupant. L’étude du jeu n’est pas institutionnalisée et est seulement liée à l’initiative personnelle de chaque enseignant-e. Le jeu est partout, mais il n’est, en fait, prévu nulle part dans la formation, ce qui me semble incompréhensible.

Publié sur www.ligue-enseignement.be , le 6 mars 2013

Photo: Ligue de l’enseignement et de l’éducation permanente (www.ligue-enseignement.be)

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