La ludothèque, un « antre-jeu » pour les enfants d’une classe d’école maternelle et leur enseignant(e)

Témoignage et réflexion d’Alice Brouyère, institutrice maternelle, suscitées par un entretien avec Madame Hanane AGEZAL, coordinatrice de la ludothèque Walalou ASBL.

 

Dans tous les coins de la planète, dans tous les milieux, à tout âge, l’homme joue. De la préhistoire  à nos jours, l’homo sapiens sapiens y prend « un plaisir extrême ».

Comment expliquer un attrait qui pourrait passer pour incongru dans nos sérieuses sociétés technologiques ?

 

Grâce au jeu, l’adulte s’évade quelques temps de la réalité parfois pesante et angoissante de son quotidien, il se détend, prend du plaisir en groupe, s’amuse et se donne l’illusion de retrouver son enfance.

Ce plaisir et cette détente sont présents chez l’enfant, mais le jeu a une portée bien plus importante encore  car il permet à l’enfant de développer harmonieusement les différents niveaux d’apprentissage, que ce soit émotionnellement, affectivement, socialement, intellectuellement ou physiquement.

 

Dès la naissance, peut-être même avant – pensons à l’haptonomie- le bébé est en interaction permanente avec son environnement et il apprend sans cesse. Il absorbe découvertes et nouveautés comme une éponge et se développe grâce à ces apprentissages. Or, chez bon nombre d’enfants, on s’aperçoit qu’à un certain moment, cette faculté d’apprentissage s’estompe.

 

Le jeu, comme vecteur de plaisir, peut aider à renouer avec le désir d’apprendre. En permettant de déjouer des nœuds psychiques, les thérapies par le jeu amènent l’enfant à apprendre sur lui-même (référons- nous  à Mélanie Klein ou à Winnicott).

Par son côté social et « inter-communicationnel », le jeu autorise pour un temps l’éducateur, le parent ou le professionnel de l’enseignement, à poser ses bagages d’  « éduquant »  pour porter des lunettes d’observateur. Il regarde, en se questionnant, les enfants qui l’accompagnent et tente de les comprendre. Il retrouve, s’il se laisse aller, l’enfant en lui. Il entre dans le jeu et, par-là, rétablit ou établit un lien entre les enfants et lui. Il retrouve en effet le lien social qui unit des enfants très différents quand ils jouent ensemble. Le jeu est un pont, une passerelle qui permet de rencontrer l’autre, au-delà des barrières des différences de génération, de caractère ou d’origine.

 

Revenir à notre enfance permet à l’adulte de trouver des clés pour comprendre le comportement de l’enfant. Nos enfants sont nos miroirs. Le jeu nous en fait prendre conscience et, comme Alice, nous traversons le miroir pour rencontrer l’enfant.

La ludothèque offre  naturellement un espace de jeu  à l’enfant, mais aussi à l’adulte qui l’accompagne. L’éducateur ou le parent pourra y exprimer son ressenti par rapport à son enfant ou sa classe, se poser des questions et trouver peut-être des réponses.

La ludothèque ne se limite pas à proposer des jeux, elle prend  en considération l’instituteur ou le parent qui se tourne vers elle et le traite comme un véritable partenaire dans l’apprentissage du ou des enfants, dans un souci de partage des connaissances. L’idée est de cheminer ensemble vers un mieux tant au niveau scolaire qu’au niveau vivre ensemble. Les ludothécaires ne sont pas des « gardiens de jeux » mais des « gardiens DU jeu ». En ouvrant la porte sur le jeu, ils sont des passeurs, des gardiens d’une activité ancestrale. Leur rôle est de créer une dynamique au sein des familles ou de l’école, en participation avec les enfants, et tous les partenaires intervenants, pour ramener le jeu au centre du lien social. Ils nous invitent à nous ouvrir sur ce qui nous entoure, à apprécier  la diversité, la rencontre avec l’autre et renforcent l’idée que le jeu n’est pas une perte de temps. Expliquer, vulgariser tout ce qui est théorie du jeu leur donne une place, main dans la main avec l’éducateur,  dans le cheminement vers une meilleure éducation. Ainsi, chaque intervenant est un acteur sur la scène de l’apprentissage.

 

Le jeu est un outil d’apprentissage, nul n’en doute, mais quel est-il et quel est l’objectif ? Le jeu et, à travers lui, la ludothèque, s’inscrit dans une chaîne dont la mission est d’optimiser les chances de réussite sociale et scolaire de l’individu et de sa famille. La ludothèque se situe  donc en tant qu’acteur socio-culturel ; sa visée est de montrer que, par le plaisir du jeu, nous apprenons, nous nous rencontrons, nous créons du lien, nous vivons avec le monde qui nous entoure.

 

Le matériel proposé n’est pas que matériel. Il est un « medium malléable » (Milner). La grande variété des jeux fait entrer chacun, en partenaire de jeu, dans des mondes toujours nouveaux. La créativité peut s’y donner libre cours. Chaque jeu, à l’instar de la plasticine se prête à l’inventivité. Dans cet « espace transitionnel » (Winnicott), chaque participant se trouve entre « jeu et réalité ». Le surréalisme est roi dans une ludothèque. Un empilement de cubes sera tour à tour un donjon, une prison, un château médiéval, une tour de guet, une tour de Pise, « un pic, un cap, une péninsule ». Le joueur peut être, à sa guise, la femme de barbe bleue scrutant la route avec angoisse ou Rapunzel en attente de son prince. Au jeu, tout est permis y compris les coups, pour autant qu’ils soient portés symboliquement. Pratiqué seul, un jeu apporte l’oubli momentané du quotidien, le plaisir de la créativité, la possibilité donnée à l’esprit de se sentir ici et ailleurs à la fois. Ces voyages dans le temps et l’espace font entrevoir la capacité mentale à imaginer, à réfléchir, à se comprendre.

Mais une ludothèque est un lieu de vie en commun. Dès lors, quel sens attribuer à ce qui se joue ici ? Illustrons la chose par une phrase : « ici, on donne à jouer ». Nous nous trouvons donc dans un espace délimité – un endroit, une heure, le « ici et maintenant » par excellence. Celui-ci est dédié au jeu : le concret et ses contraintes s’entrouvrent sur la liberté et des promesses de joie. En ce lieu, l’enfant n’est pas seul. Le concret n’est jamais bien loin et ne doit, du reste, pas être omis. L’autre, par sa seule présence, confronte à une volonté, des envies, des choix différents. Mais les règles du jeu ne sont pas les mêmes que dans la vie courante. Les relations entre les participants sont guidées par le fil rouge du jeu en commun. Qu’en est-il maintenant de ce « on » ? Nous trouvons ici le point de contact entre lieu consacré à l’enseignement – l’école – et lieu consacré au jeu – ludothèque. Le « on » est à la fois l’animateur de ludothèque, le parent et, dans le cadre de notre sujet, l’enseignant. Or, on peut observer, dans la relation adulte-enfant, la même subtile modification des règles du jeu. Ici, « on » ne vient pas en brandissant un savoir et des compétences dont on est le détenteur et le dispensateur plus ou moins bienveillant ou condescendant. Le principe n’est pas de remplir une ou des têtes mais de partager des savoirs, des compétences et… du plaisir. Le message implicite transmis à l’enfant est : « je suis content d’être là avec toi, de partager un moment de joie avec toi, de m’amuser avec toi, de m’étonner en découvrant ton habilité, ton inventivité, ta capacité à rêver ». Rencontre et interaction sont les mots-clés du jeu ; c’est là qu’il trouve son sens ; « liberté, égalité, fraternité », pourrait-on dire. Les rôles « actif-passif », enseignant-enseigné, s’effacent. Le jeu permet le séduisant « comme si ». L’enfant peut assurer, sans risque et avec plaisir : «  on dit que je suis la Madame. ». Il est, pour le temps du jeu, celui qui dirige. Cela lui apporte de l’assurance, renforce sa confiance en soi et en l’autre, l’adulte. Il peut s’exprimer sans craindre de se faire rabaisser. L’enjeu n’est pas le même que lors d’un cours de math. La relation enseignant-élève s’en trouvera enrichie dans un contexte où disparaît le carcan qui handicape le lien créé par l’école. La pression habituelle s’adoucit ; on peut donc dire qu’une ludothèque offre une sécurité émotionnelle à l’enfant.

A l’adulte aussi. Il constate qu’il ne perd pas de sa crédibilité en jouant avec l’enfant mais le découvre et se découvre autrement. Il peut laisser de côté, le temps d’une parenthèse, son rôle d’autorité. Ici, il n’est pas autorité en la matière mais partenaire. Lui aussi rassuré par la situation même du jeu qui permet, sans risque, une inversion momentanée des rôles.

Mais, quid des apprentissages ? L’objectif de l’enseignant se reflète dans l’étymologie du mot éduquer : conduire l’enfant vers… un savoir, un développement. Puisque, pour l’homme, « tout est langage »(Dolto), tout jeu permet de transmettre, grâce au dialogue avec l’enfant, des connaissances sur les sujets les plus variés. Dans cet aspect aussi, la sécurité de la situation et le plaisir donneront à l’enfant le sentiment de construire lui-même ses acquis. Construire ensemble des tours qui font de nos villes des diagrammes en bâton met en présence quelques architectes créatifs.

On voit donc bien tous les apports d’un espace ludique inscrit à la fois dans la réalité et dans l’imaginaire.

 

Mais pourquoi donc une ludothèque ? L’espace-classe pourrait se faire, à certaines heures, espace de jeu. De plus, l’école comprend de mieux en mieux l’importance du rôle que le jeu peut jouer dans les apprentissages des enfants. Malheureusement, elle est souvent confrontée à un manque de moyens et ne peut pas toujours se permettre d’investir dans des jeux de société. Du reste,  les enseignants ne sont pas toujours prêts à laisser entrer le jeu dans leur classe, non pas qu’ils nient les bienfaits du jeu mais ils se sentent parfois incompétents voire incapables d’introduire correctement le jeu en grand groupe et/ou ils ne disposent pas des ressources nécessaires pour l’introduire (lieu, jeux, Etc.)

On voit donc actuellement se développer des partenariats entre écoles et ludothèques pour, entre autres, pallier à ce genre de problème.

 

Prenons comme exemple le partenariat existant à Anderlecht entre l’école P8 et la ludothèque Walalou.

L’école P8 et la ludothèque Walalou se situent dans un quartier populaire d’Anderlecht. Les enfants de cette école rencontrent parfois de grosses difficultés d’apprentissage et ce, pour plusieurs raisons : le français n’est pas leur langue maternelle, ils sont en situation de décrochage scolaire, montrent des comportements impulsifs nuisant aux apprentissages.

L’ASBL Walalou existe depuis 2003 mais dans les années 2010, un souffle nouveau a été donné à cette ASBL.  Ludothécaires et acteurs du quartier (parents, école, éducateurs) ont réaménagé ensemble l’espace afin de permettre à tout un chacun de s’y sentir au mieux ; ainsi se sont créés progressivement un espace cocoon réservé aux bébés jusqu’à deux ans, des espaces mobiles et modulables en fonction des besoins et un espace Snoezelen.

L’ASBL Walalou propose différentes activités, tant dans le cadre scolaire qu’extrascolaire. C’est ainsi que l’ASBL prend en charge certains élèves de l’école P8 ainsi que d’autres enfants du quartier, pour leur offrir un soutien dans leur scolarité. Ce soutien s’adresse aux enfants de la maternelle à la secondaire et est adapté en fonction des groupes d’enfants.

Cet appui scolaire est précieux pour les enfants du quartier et de l’école car l’ASBL Walalou offre un cadre différent de l’environnement scolaire et peut donc travailler sous d’autres axes que l’école ne peut pas aborder. L’école est tenue par un programme officiel, des compétences spécifiques à acquérir, le respect d’un horaire de matières que la ludothèque peut dépasser. Là où peut-être l’enfant se sent démuni à l’école – évolution en grand groupe, obligation de prendre le train en marche, peu de place accordée à l’individu- l’ASBL Walalou peut faire profiter ces enfants d’un autre espace d’apprentissage où le jeu est un outil de plaisir au service de l’apprentissage et de la communication.

 

Walalou a établi une connexion  entre les besoins du quartier, des familles, de la scolarité et des apprentissages. En ayant répondu aux besoins exprimés par les familles et par le quartier,  cette ludothèque a insufflé l’idée de l’importance de se découvrir soi-même, par rapport aux apprentissages et de prendre conscience des différences d’intelligence et de découvrir les richesses que chacun porte en soi. Les participants s’intéressent aux méthodes d’apprentissage, explorent des manières de faire – construisons la Tour Eiffel avec des « kapplas© », se questionnent eux-mêmes sur leurs aptitudes.

 

Grâce à une méthodologie,  on comprend peu à peu comment on fonctionne ; à ce moment-là, il devient possible de pointer les sources de réussite ou d’échec.

A l’école, parfois l’enfant ne se sent pas apte à s’intégrer dans le cadre (trop contraignant par exemple), ou éprouve des difficultés à entrer en relation de façon agréable (esprit d’opposition, passivité, …). En fait, dans certains cas, le problème se situe au niveau du canal de communication utilisé, dans lequel l’enfant ne se reconnaît pas.

 

Voici comment la ludothèque fait la différence. Le soutien scolaire commence avec un goûter précédant l’activité centrée sur un jeu accordant beaucoup de place au langage car celui-ci est la base  pour exprimer ses émotions, ses projets, ses idées et donc avancer dans les apprentissages.

L’animateur utilise la Brain Gym pour apprendre  à faire le vide, à se concentrer. Tout est alors en place pour attaquer les devoirs. Ceux-ci se font en sous-groupes avec des personnes compétentes (logopèdes, etc).

Les enfants qui ont accumulé beaucoup de retard scolaire ont  besoin d’avoir un suivi quasi individuel ; ces enfants sont souvent en manque de reconnaissance du regard de l’adulte, ils ressentent le besoin d’une présence positive sur ce qu’ils font et d’encouragements. La ludothèque offre  un espace dans lequel l’enfant est dans une position favorable pour utiliser toutes ses richesses et ses compétences dont souvent il doute. Un regard positif posé sur l’enfant l’aide à grandir, le sécurise et le conforte dans ses capacités.

 

Le monde scolaire est un monde à part, la ludothèque n’est PAS l’école, mais elle se veut  partenaire de l’école, elle veut accompagner le chemin  de la scolarité avec des pédagogies multiples qui placent l’individu dans une situation de découverte de ses potentiels. La réalité de l’enseignement est souvent compliquée ; classe de 25, pédagogie pas toujours adaptée aux difficultés tellement diverses au sein du groupe, enfants ne maîtrisant pas bien la langue scolaire. Il y a là un réel problème. Il est donc important pour l’enseignant d’avoir la possibilité d’avoir recours à des acteurs à l’extérieur de l’école. Le rôle de la ludothèque, pour Hanane Agezal,  est d’accompagner et d’offrir des bulles d’air à l’enfant pour lui permettre d’ intégrer le fait qu’apprendre est magnifique : être dans des bonnes conditions fait la différence.  Walalou s’inscrit dans la démarche de donner ou faire retrouver le goût de l’apprentissage au travers d’activités ludiques, de leur soutien scolaire, de leurs stages, de leurs animations de groupes scolaires.

En venant à Walalou, les professeurs peuvent se rendre compte qu’il y a moyen de faire autrement, que les élèves se montrent enthousiastes pour certaines matières et s’épanouissent dans des projets communs. Ces enseignants réinvestissent leur rôle, ouvrent l’enfant sur le monde.

 

On peut donc dire qu’il y a une réelle plus-value à intégrer le jeu dans les programmes scolaires. Les ponts existent entre la culture et la scolarité et c’est là que les ludothèques ont un rôle à jouer.

 

Les ludothèques sont des lieux où le jeu se met au service de la scolarité, de l’éducation, de la citoyenneté et favorisent ainsi le devenir équilibré de l’enfant.

Il paraît donc indispensable de poursuivre ce partenariat afin que les ponts entre éducation et ludothèque mènent nos pas vers une société où chacun trouve sa place, l’esprit apaisé.

 

 

Bibliographie:

BAILLY, R. Le jeu dans l’œuvre de D.W. Winnicott. Enfances & Psy 3/2001 (no15) , p. 41-45

KLEIN, M. La psychanalyse des enfants, PUF, 2009, Collection : Quadrige Grands textes

MILNER M. Le rôle de l’illusion dans la formation du symbole, tr. fr. (1979) in Revue de Psychanalyse, n°5-6, p. 844-874.

WINNICOTT, D. Jeu et réalité, l’espace potentiel, Gallimard, 1975.

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