Shakespeare nous a écrit (épisode 2)…

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« LE SONGE DE PHILIPPE II (El Greco, 1577-1579, Monastère de L’Escurial) Roman polyptyque du XVIe siècle »

 

1Les sept péchés capitaux

Ce lundi vingt-cinquième jour d’octobre de l’an de grâce mille cinq-cents quatre-vingt et deux, le soleil se couche sur Lisbonne. Philippe II, roy en Espagne, en Italie, en Franche-Comté, aux Philippines, au Mexique et au Pérou, y a conclu la paix avec le Grand Turc et ceint la couronne portugaise. L’or du Brésil, les corsaires d’Albion et la reconquête des Pays-Bas l’occupent désormais prioritairement. Insensiblement, le berceau de la civilisation a basculé de la Méditerranée vers l’Atlantique.

Petit homme grisonnant tant de la barbe menue, coupée à l’arrondi selon la dernière mode, que du poil soigneusement coiffé vers l’arrière, le plus puissant souverain au monde sort petit à petit du deuil de sa quatrième femme, Anne d’Autriche. La pâleur de son teint contraste avec ses grands yeux bleus roi quelque peu globuleux et le noir profond de son habit dont il garde un port noble et élégant. Plus que jamais, Philippe II dégage un fluide irréel d’une majestueuse gravité qui impressionne et décontenance la plupart de ses sujets. Cependant, les traits habsbourgeois de son visage sans cesse plus marqués: front haut, lèvre inférieure pendante et menton en galoche, trahissent à présent le poids de cinquante-cinq longues années. Au même âge, Charles Quint abdiquait et se retirait au monastère de San Yuste; mais une telle alternative ne s’offre pas à son fils: si Isabelle et Catherine, les infantes issues de son précédent mariage avec Elisabeth de Valois, s’approchent de la maturité, les infants don Diégo et don Philippe, leurs demi-frères, sont encore tout jeunes et de frêle constitution.

Saint-Laurent de l’Escurial, le monastère dont la construction s’achève enfin près de Madrid, aidera bientôt le roi à poursuivre sereinement sa divine mission; pour l’heure, les retrouvailles avec sa sœur Marie d’Autriche, impératrice douairière du Saint–Empire Romain Germanique, lui jette un peu de baume sur le cœur. Il ne l’avait plus vue depuis 26 ans, précisément ce jour de juillet 1556 où, à Bruxelles, l’empereur Charles-Quint ayant abandonné sa pourpre et s’apprêtant à rentrer en Espagne, elle était venue leur rendre visite accompagnée de feu son époux Maximilien.

Aujourd’hui, il fait nuit déjà. L’automne pluvieux s’offre une embellie, mais le temps paraît suspendu comme lors des soirs d’été où la lourdeur de l’air se fait plus pesante qu’à l’ordinaire. A l’étage du vieux palais lisbonnais fort mal agencé quoique grand et sommairement aménagé pour le séjour royal, les pièces trop légèrement couvertes gardent en mémoire le souffle du vent et l’impact de chaque goutte de pluie. Dans ses appartements où il se satisfait la plupart du temps de la chambre à coucher et du petit cabinet de travail attenant, Philippe II profite de cette accalmie pour trier quelques papiers, lorsque des feuillets autographes non encore cachetés attirent son attention…

 

Aux infantes mes filles

Lisbonne, 1er octobre 1582

Vos lettres me causent toujours beaucoup de plaisir; vous faites donc très bien de m’écrire, surtout quand vous me donnez de si bonnes nouvelles de vos frères, et je crois qu’il en est de même des vôtres. Il est fort bien que vous entendiez le portugais ainsi que vous le dites: faites en sorte que votre frère l’entende comme vous; il en aura grand besoin pour comprendre les personnes d’ici qui iront à Madrid; faites-lui lire du portugais et expliquez-le-lui, puisque vous l’entendez si bien. Je crois qu’il aura achevé de remplir les lettres coloriées: c’est pourquoi je vous en envoie d’autres avec lesquelles il en aura pour assez longtemps, et il m’en reste encore davantage. Faites qu’il s’occupe de les remplir, mais petit à petit, de manière à ne pas se fatiguer, et que quelquefois il les imite; il apprendra ainsi mieux, et j’espère que par là il acquerra une bonne écriture. Jusqu’à ce qu’il l’ait, il vaut mieux qu’il n’écrive pas, parce qu’il apprendra mieux à assembler les lettres quand il y aura quelqu’un qui le lui montre bien. Je vous ai fait savoir, l’autre jour, comme la course de taureaux avait été mauvaise; il n’y a donc plus rien à en dire: mais il me faut parler de Madeleine, qui, depuis lors, a eu la fièvre et a été saignée deux fois et purgée; à l’heure qu’il est, elle va mieux. Aujourd’hui elle est venue me voir, quoique très faible encore et de mauvaise couleur: elle m’a dit n’avoir pas de goût au vin, ce qui pour elle est un mauvais signe. Vous n’avez pas cette fois à vous plaindre d’elle, car, sans nous rien dire, elle a écrit, et quand elle est venue, elle a apporté le pli pour le comte qui doit refermer les lettres. Véritablement elle m’a paru aujourd’hui si faible que je crois que quelque raison particulière l’aura fait venir: mais, d’ordinaire, elle se remet vite, et ce qui contribuera beaucoup, c’est une petite chaîne d’or qui lui a été envoyée par ma sœur et des bracelets par ma nièce, à l’occasion de la saignée qu’elle a subie, ainsi que cela se pratique en Allemagne. Je crois que les reliques sont là-bas très bien; elles me le parurent lorsque je les vis. Le jour où vous fûtes- là n’était pas la fête de saint Victor; c’était celle de saint Maurice et ses compagnons: mais, comme le corps de saint Victor, qui fut l’un d’eux, repose là, sa fête se célèbre ledit jour. Don Diego de Cordova ne pourra laisser de regretter la mort de sa femme, car je crois qu’il y perd beaucoup. Dans la soirée du jour où arriva le courrier porteur de ces lettres et de la nouvelle qu’elle était si mal, il vint m’entretenir du fait de sa fille, dont j’écrivis au comte par un courrier extraordinaire, qui partit le jour d’après. Un autre courrier arriva de Madrid, par lequel j’appris qu’il y avait eu là une tempête accompagnée de coups de tonnerre; je ne sais si vous, ma fille aînée, vous en serez ressentie. Je ne voudrais pas que le babil de votre frère fut passé lorsque j’arriverai à Madrid, quoique j’espère que ce sera bientôt, s’il plaît à Dieu; je l’espère surtout si vous autres vous le lui demandez et dans un temps aussi propice que celui où vous, ma fille puînée, m’écrivez que vous vous êtes confessée, que vous avez communié et que vous avez recommandé de votre confesseur de faire à Dieu la demande, étant un si bon homme. Comme vous le dites, la venue du marquis de Santa Cruz contribuera à avancer mon voyage. Lorsqu’il y aura quelque chose d’arrêté à cet égard, je vous en avertirai. Maintenant je n’ai rien de plus à vous dire, sinon que Dieu vous garde comme je le désire !

 

De Lisbonne, le 1er octobre 1582

Je crois que la date de vos lettres du samedi a été empruntée déjà au nouveau calendrier, qui est une chose étrange. Je ne sais si partout on parviendra à le comprendre et je pense qu’il s’y trouve des erreurs. Nous le verrons bientôt.

 

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