Shakespeare nous a écrit (Le songe de Philippe II, épisode 4)

shakespeare

Hiéronymus Bosch (Les sept péchés capitaux, v 1500, Musée du Prado, Madrid)

 

4 Il a tonné trois ou quatre fois au loin et Philippe II s’interrompt sans apposer son paraphe. Il ferme la fenêtre donnant sur la chapelle dont la cloche le réveille aux mâtines, rôle dévolu, à l’Escurial, au chant du rossignol des campagnes castillanes. Ayant traversé l’enfilade des pièces qu’exige le cérémonial bourguignon : petite antichambre, grande antichambre, petit salon et grand salon, il passe devant le logement de Madeleine, sa fidèle servante, les appartements de sa sœur Marie, et quitte son aile d’habitation. Finalement, d’une petite fenêtre ouverte en bout de galerie, il écoute le rugissement du Tage agité à son embouchure par le vent. Soudainement, le ciel se déchire violemment sur l’horizon, éclairant le fleuve ; le Roi devine alors, dans le lointain, la tour de Bélèm et même l’Atlantique, la mer océane qui s’étend au-delà, depuis les colonnes d’Hercule, atlantes de Gibraltar. L’aveuglante vision à peine évanouie, le canon orageux à deux temps lâche sa puissante décharge. Le Roi referme alors la vitre redevenue opaque et s’en retourne. 

  

En l’absence de tout garde ou huissier, Madeleine lui signale l’arrivée du magistrat Tejada porteur d’une requête urgente de Dona Juana, la femme de son ancien secrétaire Antonio Perez interceptée en plein milieu du Tage ce qui lui occasionna une fausse couche.

 

Le méchant homme me poursuit à des heures indues, nous verrons cela demain ! , s’exclame le roi réintégrant ses appartements.

 

En queue de lit, à même le sol de sa chambre à coucher, il reste agenouillé en prières quelques longues minutes. Prostré devant son petit autel surmonté d’un simple christ en croix sous lequel trônent les sept péchés capitaux peints par Bosch, Philippe II paraît insensible au violent orage qui atteint alors le palais. Enfin, sans plus attendre, il se signe, se couche et s’endort.

 

Nuit et jour, son œil nous regarde. Lorsque le tableau s’ébranle, la pupille se dilate. L’oeil tourne sur lui-même emportant les images dans un spectre d’abord coloré puis blanc et enfin noir. La peinture assombrie absorbe tous les péchés dans un tourbillon opaque qui précipite nos âmes ici-bas. Les éléments se déchaînent: le feu des enfers, l’air des cieux, l’eau des mers, la terre des hommes et les hommes eux-mêmes s’entremèlent dans le mélange philosophal du temps. Cet œuvre au noir qui ôte les vies, cet élixir qui parfois aussi les prolonge, aboutit dans la mer océane, deux mois auparavant peut-être ou dans les ténèbres du monde…à la nuit des temps.

 

En plein ouragan, perdu quelque part sur les flots, un homme affleure sur son canot à petite voilure. Vent, tonnerre, foudre, il se bat contre les éléments. L’homme est seul comme toujours face à l’infini; même si, à ses pieds, gît un corps inanimé, malade sur cette coquille, blessé dans sa chair, déjà mort peut-être. La voile de l’espoir s’envole et le mât de fortune se met à balloter de plus belle tel un métronome pressé, mais que c’est beau, de l’air !

 

 “Horloge ! dieu sinistre, effrayant, impassible

Dont le doigt nous menace et nous dit “Souviens-toi !

Les vibrantes Douleurs dans ton cœur plein d’effroi

Se planteront bientôt comme dans une cible;

Le Plaisir vaporeux fuira vers l’horizon

Ainsi qu’une sylphide au fond de sa coulisse;

Chaque instant te dévore un morceau du délice

A chaque homme accordé pour toute une saison.

Trois mille six cents fois par heure, la Seconde

Chuchote: Souviens-toi ! Rapide, avec sa voix

D’insecte, Maintenant dit: Je suis Autrefois,

Et j’ai pompé ta vie avec ma trompe immonde !

Remember ! Souviens-toi, prodigue Esto memor !

(Mon gosier de métal parle toutes les langues)

Les minutes, mortel folâtre, sont des gangues

Qu’il ne faut pas lâcher sans en extraire l’or !

Souviens-toi que le temps est un joueur avide

Qui gagne sans tricher, à tout coup ! C’est la loi.

Le jour décroît; la nuit augmente, souviens-toi !

Le gouffre a toujours soif; la clepsydre se vide.

Tantôt sonnera l’heure où le divin Hasard,

Où l’auguste Vertu, ton épouse encore vierge,

Où le repentir même (oh la dernière auberge !),

Où tout te dira: Meurs vieux lâche ! Il est trop tard !”

 

Chronos s’apaise, la trombe retire sa trompe laissant un trou noir qui se rebouche petit à petit : le cyclone tourne enfin de l’œil. Un linceul uniforme vient couvrir cette vision, la nuit noire a repris ses droits.

 

Related Posts

écrire un commentaire

Image CAPTCHA
*