Shakespeare nous a écrit (Le songe de Philippe II, épisode 6)

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Saoulée par les eaux du Trincou, la Côle se jetait alors dans la Dronne. Les cavaliers traversèrent la rivière à proximité du confluent et retrouvèrent la berge de ce nouveau guide un peu plus loin, en face du lieu-dit “la pierre levée”.

 

De fait, de l’autre côté du chemin, une dalle mégalithique y reposait sur un trépied pétrifié blanc et poreux, attestant une présence humaine depuis des temps immémoriaux. Intrigué, le plus jeune homme marqua un temps d’arrêt avant de rattraper son compagnon de voyage.

 

      Au milieu de la capricieuse rivière, de part et d’autre des eaux, les premières habitations d’un très joli bourg à petits remparts émergeaient de la végétation. Le chemin épousant un large méandre à angle droit, le soleil auréolait à l’horizon parmi les cimes arbreuses, une grande tour carrée au toit pyramidal. Du village blotti dans les bras de la capricieuse rivière, un pont de bois permettait aux habitants d’aller et venir vers le hameau fortifié de la rive droite. Fort heureusement, en ces temps de paix retrouvée, les portes du faubourg attendaient le crépuscule pour se refermer, de même que celles du domaine abbatial acollé à la falaise riveraine dans lequel pénétraient les deux cavaliers. Jusqu’en face d’un  vieux pont de pierre, ils longèrent sa sobre église, dominée par un clocher isolé en retrait.

Brantôme devait son renom à cette abbaye carolingienne fréquentée par de nombreux pèlerins chemin faisant vers Compostelle, pour ses reliques de Saint Sicaire, remise par l’empereur dans ses jeunes années, bien avant le couronnement de l’an 800. Le clocher n’était autre que la tour carrée aperçue de plus loin, dressée sur un promontoire rocheux adossé à la falaise truffées de cavernes tantôt naturelles, tantôt aménagées. L’un ou l’autre moine allait et venait des habitations troglodytiques vers les bâtiments conventuels rénovés qui s’étendaient en aval, s’ouvrant sur une grande cour dotée d’un puit circulaire au diamètre imposant. Nantie d’un simple petit mur crénelé tous les trois pas au Levant, le long des eaux, cette cour se refermait au Midi par trois élégantes ailes d’habitation disposées en retour d’équerre jusqu’au bord de la rivière. Ce petit château devait abriter l’abbé commendataire: devant la petite porte du logis, nos hommes mirent pied à terre et firent résonner le heurtoir. L’abbé vint ouvrir lui-même…

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Pierre de Bourdeilles, abbé de Brantôme. Ecole

française de 16e siècle (Musée du Périgord)

 

 

Ce n’était pas un bel homme. Sa stature plutôt grande s’allongeait encore sous l’effet conjugué de son habit, un long manteau en toile unie noire, et de son interminable nez osseux, finalement légèrement fendu au-dessus d’une petite moustache poivre et sel. Son visage quelque peu creusé qui s’ouvrait sur une calvitie frontale prononcée, dessinant deux lobes bordés de courts cheveux brun-roux grisonnants, lui donnait une expression grave qui vieillissait sa bonne quarantaine; cependant que ses yeux en amande aux iris marrons et, plus encore, son défaut de barbe contrecarraient cet effet, rajeunissant le tout. 

 

Saluant chapeau bas, le visiteur se présenta…

 

_  Bien le bonsoir Monsieur de Bourdeilles, recevez hommage de Philippe de Mornay, seigneur Duplessis- Marly. Mon jeune écuyer et moi-même venons vous demander l’hospitalité en ce logis, qui doit être l’une des plus belles demeures abbatiales en terres de France et de Navarre.

 

_  Monsieur Duplessis c’est grand honneur, votre réputation vous a précédée en ce lieu. 

 

_  Vous railler Monsieur de Bourdeilles, la noblesse de votre famille force mon respect.

 

_  Et votre noblesse d’âme, le mien. Mon grand ami Monsieur de La Noue m’a tant parlé de vous! Entrez donc, il me tarde de vous entretenir; mes gens s’occuperont de vos effets et montures.

 

Du petit vestibule, sombre parce que bas et encombré par quelques stères de bois, le sieur de Brantôme introduisit ses hôtes dans une fort grande salle qui bordait la Dronne de tout son long. Très observateur, l’écuyer du sieur Duplessis-Mornay la scruta du regard. Au Levant peu éclairé en fin d’après-midi, trois fenêtres de très belle taille s’ouvraient sur la rivière. Il devinait encore ses eaux à travers les deux premières au hasard des rares foyers de la rive opposée, alors que la troisième était pour l’heure opacifiée, couverte d’une fresque peinte à même le verre. Quatre tabourets alignés bordaient une table longière garnie d’une pièce de cuir par-dessus un grand tapis de Turquie retombant quasi jusqu’au sol. Il s’assit sur le premier d’entre eux et reprit son tour d’horizon : Au ponant, étaient disposés contre le mur un simple buffet et deux tableaux. A main droite en entrant, une énorme cheminée au manteau de pierre protégeait quelques bûches déjà suffisamment incandescentes sur leurs chenets pour illuminer quelque peu la pièce mais non pour la chauffer. Une chaise au velours vert lui faisait face; enfin, tout derrière, trois portes et, dans un coin, un petit châlit de repos pourvu d’une couverture olive, refermaient la pièce méridionalement. Une servante aux longs cheveux châtains allait et venait. 

 

_ J’allais en promenade vous me verriez très obligé de m’accompagner, fit le sieur de Brantôme. Monsieur de Mornay qui ne demandait qu’à se dégourdir les jambes  traversa la salle de part en part derrière l’abbé, pour en ressortir, au Sud, par la porte centrale. C’est alors qu’il se retourna et vit son jeune compagnon affalé sur son tabouret…  

 

_ Guillaume ! Vous ne venez pas !? Dit – il en sourcillant si bien que je ne me fis plus prier. Nous pûmes rattraper le sieur de Bourdeilles et pûmes bientôt constater à quel point sa démarche nonchalante contrastait avec son grand débit verbeux.

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