Shakespeare nous a écrit (Le songe de Philippe II, épisode 7)

7 Le bavard impénitent ne tarda pas à entrer en action…

_ Monsieur l’abbé, tenta Duplessis, vous n’ignorez pas que Monsieur de La Noue…

 

Le sieur de Bourdeilles le coupa… 

 

_ Depuis le concordat de 1516 entre le roi François et le Pape Léon, la commende qui permet à un séculier voire à un laïc, d’obtenir garde et jouissance d’un bénéfice, est devenue institution d’état. Dans l’ancien système des élections, par le clergé, par les moines, aux évêchés, abbayes et prieurés, “ils élisaient le plus souvent, celui qui était le meilleur compagnon, qui aimait le plus les garces, les chiens et les oiseaux, qui était le meilleur biberon; bref, le plus débauché, afin que l’ayant fait leur abbé et prieur, par après il leur permit toutes pareilles débauches et dissolutions. Une infinité d’abus se commettaient en ces élections. De plus, ce grand roy, considérant les bons services que sa noblesse lui faisait ordinairement, et ne la pouvant récompenser de finances de son domaine et deniers de ses tailles, car il fallait le tout convertir aux frais de ses longues et grandes guerres, trouva meilleur de récompenser ceux qui l’avaient bien servi de quelques abbayes et biens d’église, que de les laisser à des moines, gens inutiles, disait-il, qui ne servaient de rien qu’à boire et manger, taverner, jouer, faire des cordes d’arbalète, des poches de furet à prendre des connils, siffler des linottes etc… Davantage, ce qui fâchait plus ce grand roi, c’était que le pape disposât du bien royal comme s’il en fut été vrai propriétaire. Le roi François ne voulut plus concéder cette prérogative. “

 

Adoncques suis-je abbé de Brantôme, mais à titre commendataire et au demeurant Sieur de Bourdeilles pour vous servir, dit-il en saluant, suggérant qu’on l’appelle ainsi avant de poursuivre son récit…

 

_ Monsieur le Cardinal Amanieu d’Albret, frère du roi de Navarre Jean d’Albret et de Charlotte d’Albret, épouse du grand César Borgia dont la vie inspira Machiavel, fut le premier abbé commendataire de Brantôme sous le nouveau régime du bon plaisir royal. L’abbaye en sortie largement grandie de surface et réputation, nous lui devons la construction de l’actuel  corps de logis et la réfection des bâtiments conventuels. Mais il s’occupa également des citadins qui se plaignaient des moines accapareurs et ne voulaient plus fréquenter leur basilique. Il leur construisit sur l’île une église paroissiale et un campanile qui permit ainsi aux bourgeois brantômais de concurrencer les moines en leur ancienne tour d’abbaye. Au bout de la galerie à ciel ouvert et arcades que nous empruntons, le cardinal d’Albret fit percer la porte Saint-Roch qui nous garde de la mort noire.

 

L’épais battant en bois qui s’encastrait dans le sobre portail roman était de fait richement décoré d’une sorte de tympan sculpté représentant le Saint guérissant des pestiférés en pélerinage à Rome. Alors qu’ils s’en approchaient, le sieur de Brantôme reprit…

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Brantôme, le pont coudé, le pavillon de Mareuil et la tour Saint Roch

 

_ Alors que je venais au monde, Amanieu d’Albret vint à mourir. Pierre de Mareuil, évêque de Lavaur, succéda au cardinal en charge de l’abbaye; bâtisseur à son tour, il remplaça, l’encoignure de la galerie et du mur d’enceinte, juste après cette porte qui mène aux jardins, par le superbe petit pavillon que voici… Pierre de Mareuil frappa l’édifice moderne aux armoiries de sa famille et me fit personnellement la demande de les préserver tout au cours de mon ministère, comme il avait conservé lui-même les armoiries d’Albret sur la maison d’habitation. 

 

Les trois hommes traversèrent la rivière sur le récent pont coudé aux nombreux arches qui s’ancrait à la plateforme abbatiale, juste avant le pavillon, se retournant à l’approche de l’autre rive, leurs regards embrassaient à présent l’enchanteresse enfilade des bâtiments bordant la Dronne jusqu’à l’église  et son promontoire carré. Avec ses belles fenêtres à meneaux, ouvertes entre pilastres et colonnettes fuselées, surmontées d’élégants chapiteaux, le pavillon avait de fait un incontestable charme.  Mais surtout, le petit édifice de Pierre de Mareuil, la galerie percée d’arcades, le corps de logis pourvu d’élégantes tourelles, la porte et le mur d’enceinte qui clôturait l’abbaye jusqu’au Sud en rejoignant la falaise, renforçaient l’impression générale d’un véritable petit château à la mode italienne. Le seigneur de Brantôme fit un geste ample et englobant du bras qu’il accompagna d’un commentaire incisif et auto-satisfait…

 

_ Quant à moi, j’ai grand mérite d’avoir pu conserver en l’état toute cette belle ouvrage à travers tant de désastres que connurent nos églises et abbayes depuis plus de vingt ans. En particulier, ici-même, où mainte  fois sont passés les adeptes de la religion prétendument réformée, vos iconoclastes coréligionnaires !

 

Ne pouvant objecter sur le fonds, Monsieur Duplessis-mornay objecta sur la forme… 

 

_ Prétendument réformée, le mot est heureux car vous ne croyez pas si bien dire, Monsieur de Bourdeilles ! Les huguenots pratiquent la vraie religion, celle- là même authentiquement enseignée à chaque homme par la lettre de la bible. Par ailleurs, les icônes sont plutôt oeuvres d’orthodoxie byzantine condamnées par la réforme catholique consacrée par le Grand Schisme de 1054. 

 

Se sentant moins érudit en la matière que son jeune hôte, l’abbé de Brantôme se garda bien de s’engager plus avant dans une confrontation théologique, abordant la berge  et tournant le dos au moulin actionné par les eaux des bras réunis de la Dronne, il esquissa une courbe rentrante avant de changer de sujet…  

 

_ Toujours est-il que ces querelles n’apportent que destructions alors que mon abbaye s’affirme au contraire havre de paix. Abordant la berge, il pénétra dans des jardins bocagés. Un grand reposoir à quatre colonnes jouxtait l’entrée, quasi en face du moulin abbatial, dont l’aube drainait inlassablement les eaux sur l’autre rive. Voyez ces anciens champs de chanvre aménagés par l’évêque en jardins aux parterres fleuris bordés d’ormes et d’arbres fruitiers, ne vous invitent-ils pas à jouir paisiblement de la vie ?    

 A vrai dire, étant à Brantôme, j’y passe le plus clair de mes journées si bien que certains de mes cousins affectent de m’appeler Monsieur du Pont ou Monsieur du Verger, avoua-t-il en riant.

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